Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/206

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


croyoit que, si j’eusse possédé son oreille, il n’eût plus été rien auprès de lui. Des qualités comme les miennes étoient bien à la vérité à soupçonner. Tant y a, qu’au lieu de me faire parler à ce seigneur, un matin que j’attendois à sa porte l’occasion de lui offrir mon livre, il me le vint demander, me disant qu’il le feroit trouver agréable à Philémon et à quelques autres qui étoient auprès de lui, et qu’après cela il me viendroit requerir pour le saluer. Moi qui étois sans malice, et qui ignorois les tromperies de la cour, je lui baillai librement mon livre, et il le porta en la chambre de Philémon, où je ne sçais ce qu’il en fit, car je n’ai jamais parlé à personne qui y fût lors avec lui. Peu de temps après, Philémon étant sorti avec beaucoup de suite, il sortit aussi, mais tout le dernier, et me vint dire qu’il n’y avoit pas moyen que je saluasse ce seigneur pour ce jour-là ; que c’étoit assez, puisqu’il avoit reçu le présent de mon livre, que je n’en eusse pas été de mieux quand je l’eusse donné moi-même, et qu’il l’eût reçu de mes mains, tournant la tête d’un côté pour parler à quelque autre, sans prendre garde seulement à moi. Le lendemain, je l’allai encore importuner de me mener chez Philémon ; mais point de nouvelles. J’allai bien avec lui jusqu’à la porte ; mais, comme nous y fûmes, il me dit : Que gagnerez-vous ici ? vous ne ferez que vous morfondre les pieds. Ayant ouï ces mots, qui me témoignoient le peu de volonté qu’il avoit de me faire saluer Philémon, sitôt qu’il eut le dos tourné, j’escampai sans lui dire adieu.

Outre que j’avois déjà pensé qu’il craignoit que je lui nuisisse, si je connoissois Philémon, que pouvois-je penser qui l’eût empêché de me mener à lui pour lui donner mon livre, sinon qu’il avoit très-mauvaise opinion de la courtoisie et de l’esprit de ce seigneur ? Il lui faisoit bien du tort ; car il me donnoit sujet de croire que, s’il ne me présentoit à lui, c’étoit qu’il avoit peur que je ne connusse qu’il n’avoit pas l’esprit de dire trois mots de suite pour me remercier, et que possible ne sçavoit-il pas lire, et n’eût non plus entendu ce que je lui disois dans mon épître que si c’eût été du langage des Indes. Je ne veux pas dire pourtant qu’il fût si ignorant que cela ; que sert-il d’en parler ? l’on sçait bien si cela est ou non. Et puis, ma foi, c’est un grand vice que la médisance,