Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/207

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comme dit très-bien Plutarque en ses Opuscules[1]. En m’en retournant, je donnai au diable et le livre et le seigneur, et protestai de ne faire plus de telles sottises que d’aller dédier des livres à des stupides qui vous croient beaucoup obliger lorsqu’ils les reçoivent seulement, et ne vous voient que le moins qu’ils peuvent, craignant que vous ne les importuniez de quelque chose.

Je m’adressai encore à un gentilhomme de la connoissance de Philémon, à qui je me plaignis de mon infortune. Je lui dis que je ne désirois point que l’on me fît quelque présent, et que je n’étois pas si mercenaire ; que je demandois seulement que l’on me fît bon visage, et que l’on s’employât à obtenir pour moi une pension du roi, et, qu’encore que je fusse jeune, j’avois des desseins si salutaires à l’État, que je méritois bien qu’on me reconnût. Comment, me répondit-il, sçavez-vous si peu les affaires du monde que vous espériez une pension ? J’ai dépensé plus de trois cent mille livres au service du roi, et je n’ai pas un sol de lui. Je ne me pus tenir de rire de ce discours ; car jamais celui-ci n’avoit rendu aucun service à Sa Majesté, et je ne feignis point de lui repartir ainsi : Monsieur, je ne doute pas que vous n’ayez pour le moins dépensé trois cent mille livres depuis que vous êtes à la cour ; mais que ce soit en servant le roi, c’est ce que je ne crois pas. Chacun sçait bien les dépenses superflues que vous avez faites. Voudriez-vous que le roi payât les habits somptueux dont vous changez tous les huit jours, et la dépense que vos garses vous ont faites ? les débauches sont-elles comptées au nombre des services que l’on rend à la couronne ? Vous avez eu aussi bonne grâce à me dire ceci qu’avoit un certain Suisse à se plaindre des ministres de l’État, lequel, étant venu à Paris se mettre d’une compagnie de ceux de sa nation, il fut tenté par la bonne nature, et s’en alla voir les dames, où il n’eut guère été qu’il y gagna la vérole, dont il s’alla faire panser chez un des plus renommés barbiers de Paris. Il lui demanda beaucoup d’argent pour l’avoir guéri ; tellement que, pour avoir cette somme, il en fit faire une ordonnance, et l’alla porter à un secrétaire d’État pour la signer. Je vous laisse à penser s’il se moqua de lui et s’il ne le renvoya pas

  1. Œuvres morales (édition de 1785) t. IV, p. 92 et 281.