Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/208

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avec injure ; mais il persista en sa demande, et dit que c’étoit la raison que le roi payât son barbier, puisqu’il avoit gagné la vérole à son service. Il vouloit que l’on l’en récompensât, aussi bien que des plaies qu’il eût reçues en un combat ; et, croyant que l’on lui fît une injustice, il ne voulut plus servir le roi. Vous êtes, à ce que je vois, de son humeur, et n’avez pas moins de sujet de vous mécontenter.

Je disois cela avec une façon si libre et si gaie, que celui à qui je parlois ne s’en put offenser ouvertement, et fut forcé de tourner tout en raillerie. Il ne laissa pas d’avoir son fait ; et, pour moi, je protestai dès lors de ne plus rien celer à ces barbares. Voyant tous mes espoirs perdus, et me représentant la honte que ce m’étoit de voir qu’il y eût dedans mon livre une épître avantageuse pour Philémon, duquel j’avois eu si peu d’accueil, et à qui je n’avois jamais parlé, j’allai chez le libraire pour faire changer toutes les premières feuilles. Mon courage est trop grand pour souffrir aucun affront, et, fût-ce un prince qui descendît de l’étoile poussinière[1], je m’en ressentirois. Néanmoins, y ayant un peu songé, je permis que l’on vendît le livre comme il étoit, me représentant, •que le peuple, sçachant le peu d’accueil que l’on m’avoit fait, en seroit davantage irrité contre Philémon, et croiroit que toutes les louanges que je lui avois données n’étoient que des moqueries.

Depuis cela, je me délibérai de n’écrire plus que pour moi, sans aller gagner du rhume à attendre les seigneurs à leurs portes ; et, la fortune me voulant gratifier environ ce temps-là, ma mère m’envoya beaucoup d’argent, dont je me fis habiller d’une façon qui paroissoit infiniment. C’étoit l’été ; je fis faire un habit de taffetas colombin[2], avec la petite soie bleue. Je me mis à une pension plus basse que celle où j’avois toujours été ; et l’argent que j’épargnois en cela fut depuis employé à doubler mon manteau d’un autre taffetas bleu. Car voyez les belles coutumes que la sottise a introduites, et que le peuple s’ébat à suivre : l’homme qui n’a qu’un manteau de taffetas simple est moins estimé que celui qui en a un de deux taffetas, et l’on fait encore moins d’état de vous, si vous en portez un

  1. Constellation appelée les Pléiades.
  2. Gorge de pigeon.