Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/216

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jours des plus braves ; il étoit toujours à cheval, et moi je n’étois qu’à pied, ce qui avoit gagné le cœœur de la volage Diane. J’appris d’un de mes amis, qui le connoissoit, la familiarité qu’il avoit avec elle. J’en eus beaucoup de regret, pour son bien particulier, car Mélibée ne la pouvoit rechercher à bonne intention ; et, si j’eusse eu une parente qu’il eût recherchée de la sorte, je ne l’eusse pas souffert. L’on sçait bien que des gens, libertins comme lui, ne courtisent point les filles pour les épouser ; et c’est une chose certaine que les bouffons, les poëtes et les musiciens, que je range sous une même catégorie, ne s’avancent guère à la cour, si ce n’est par leurs maquerellages. Il étoit à craindre que Mélibée ne tâchât de gagner Diane pour la prostituer à quelque jeune seigneur qui lui servît d’appui, et il y avoit beaucoup d’apparence que cela fût. Je m’étonnai de l’erreur de Diane, de me mépriser pour un tel homme, qui n’avoit rien de recommandable, sinon qu’il jouoit du luth, encore n’étoit-il pas des premiers du métier ; et moi, qui n’en faisois pas profession, j’en jouois aussi bien que lui. Ce qui l’avoit avancé, c’étoit son impudence ; et, depuis peu, il avoit fait une chose qui, à la vérité, l’avoit enrichi, mais elle avoit été trouvée déshonnête de tout le monde.

Il s’en alla un jour effrontément dire au Roi : Sire, je reconnois bien que je ne suis pas capable de vous servir ; mais j’ai un désir extrême de l’être, et j’espère d’y parvenir si vous m’y voulez assister. Il plaira donc à Votre Majesté me faire donner de l’argent pour avoir des instrumens de musique, afin que je puisse concerter souvent. Il n’y aura après pas un seigneur qui, à votre exemple, ne m’en donne aussi. Le roi, par une bonté de naturel, lui accorda ce qu’il lui demandoit ; et aussitôt il s’en alla caimander chez tous les seigneurs. À l’un, il demandoit une viole ; à l’autre, un luth ; à celui-là, une guitare ; à celui-ci, une harpe ; et à quelques-uns, des épinettes. Lorsqu’il y en eut deux ou trois qui lui eurent donné, tous les autres furent contraints de lui donner aussi ; car il y eût eu pour eux une espèce de honte, s’ils se fussent montrés moins libéraux que les autres. Il n’y eut pas jusqu’à leurs valets, qui ne donnassent des poches[1] et des mandores[2], comme

  1. Violons de poche.
  2. Petits luths.