Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/217

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si, pour paroître honnête homme, il eût fallu garnir le cabinet de Mélibée. Il n’eût pas eu assez de lieu pour mettre tous les instrumens que l’on lui bailloit, s’il n’eût loué un magasin. Pour moi, s’il m’en eût demandé, j’eusse bien été assez prodigue pour lui donner une trompe de laquais. Il envoyoit son faiseur de luths chez un seigneur qui lui avoit promis de lui en payer un. Le seigneur le payoit plus qu’il ne valoit, ce qui alloit au profit de Mélibée ; et, après cela, le marchand le portoit encore à un autre : si bien qu’il s’est remarqué tel luth qu’ils firent acheter à dix seigneurs différens[1]. Ne voilà-t-il pas une merveilleuse invention, que jamais aucun esprit n’avoit trouvée ; et Mélibée n’est-il pas le premier qui a voulu entreprendre de gueuser avec honneur ? Mais ne s’obligeoit-il pas aussi jusques envers le moindre de ceux qui lui avoient fait des présens ; et, s’ils lui eussent commandé de leur donner la musique, ne falloit-il pas qu’il leur obéît ? Toutefois il poursuivit son dessein, et amassa tant de divers instrumens, que, lorsqu’il les voudroit revendre, comme je crois qu’il a maintenant fait, il en pourroit avoir une petite métairie en Beauce.

Ces choses-ci étoient capables de le rendre odieux à Diane ; mais elle étoit charmée par de vaines apparences. Vous sçavez que la plupart des filles aiment ceux qui parlent beaucoup, sans prendre garde s’ils parlent à propos : Mélibée parloit tout des plus, et avoit acquis dans la cour une certaine liberté que je n’avois pas encore. Je faisois l’amour avec tant de modestie, que je n’osois pas même prendre la main de Diane pour la baiser, mais, à ce que j’appris d’un qui l’avoit vu avec elle, il n’étoit pas si respectueux. Outre cela, quand

  1. « Pour subsister à la cour, dit Tallemant des Réaux, Bois-Robert s’avisa d’une subtile invention : il demanda à tous les grands seigneurs de quoi faire une bibliothèque. Il menoit avec lui un libraire, qui recevoit ce qu’on donnoit, et il le lui vendoit moyennant tant de paraguante. Il a confessé, depuis, qu’il avoit escroqué cinq ou six mille francs comme cela. On n’a osé mettre le conte ouvertement dans Francion ; mais on l’a mis comme si c’eût été un musicien qui eût demandé pour faire un cabinet de toutes sortes d’instruments de musique. — Bois-Robert disoit qu’ayant demandé les Pères à M. de Candale, il lui répondit : « Je vous donne le mien de bon cœœur. »