Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/241

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en sa puissance. Il tire un biscuit de sa pochette, et le montre à un petit chien qui étoit là ; le chien saute dessus lui, le flatte et le festie en branlant la queue, comme pour lui demander le morceau qu’il tenoit. Il hausse son bras tant qu’il peut, et, avec une voix extravagante s’écrie à tous coups : Que gagnes-tu de me faire fête ? tu ne l’auras pas. Donnez-le-lui, Collinet, dit Clérante en le regardant, il l’a bien mérité par ses caresses. Je vous imite, mon bon seigneur, je vous imite, repartit Collinet. En quoi m’imites-tu ? reprit Clérante. En ce que vous vous laissez bien prier et bien flatter auparavant que d’accorder quelque chose à cet homme qui parle à vous, répondit Collinet : c’est un plaisir très-doux que de se voir caressé ; je ne suis pas d’avis que nous nous en privions sitôt : le moyen qu’il faut garder pour nous y maintenir, c’est de ne donner ce que l’on nous demande que le plus tard que nous pourrons ; dès que nous l’aurons donné, l’on ne nous courtisera plus, je m’en vais vous le faire voir. Aussitôt il jette le biscuit au chien, qui s’enfuit le manger sous un lit, puis il revient comme pour en demander encore. Il retourne à ses mêmes caresses, dit Clérante, tu l’as à tort accusé d’ingratitude. Après avoir reconnu que je n’ai plus rien à lui bailler, il me laissera incontinent, repartit Collinet. En disant cela, il ne lui donne rien qu’un coup de pied, qui le fait éloigner de lui, sans avoir de l’envie de le venir caresser encore, combien qu’il le rappelât doucement. Considérez tous ces gens-ci qui vous viennent voir, dit-il après à Clérante, ils sont de l’humeur de votre chien, prenez-y bien garde. Celui qui étoit là n’étoit pas bien obligé à Collinet, qui fut cause que son maître, sçachant qu’ordinairement les fols prophétisent, fit beaucoup d’estime de son avertissement et devint extrêmement bon ménager.

Des troubles s’élevèrent en ce temps-là en France ; Clérante[1] fut des principaux d’un parti que firent plusieurs malcontens. Collinet ne se plaisoit point parmi la guerre, où l’on l’avoit attiré ; il découvrit ce qu’il en pensoit à Clérante, comme il sortoit d’une chambre où l’on venoit de tenir conseil avec des hommes d’État. Mon bon seigneur, dit-il, ces conseillers sont des personnes de robe longue, qui n’ont jamais vu les batailles qu’en peinture et par écrit ; s’ils s’étoient trouvés en

  1. C’est évidemment le masque de Gaston d’Orléans.