Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/249

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


trui ? Non, mademoiselle, je vous en assure, lui répondis-je ; mais ce me seroit une folie de viser au but où mes défauts m’empêchent de parvenir. Il n’y a point de lieu si élevé, répliqua-t-elle, où vous n’acquériez une avantageuse place, si vous en avez envie. Et si je tâchois d’atteindre jusques à vos bonnes grâces, lui dis-je alors, viendrois-je à bout de mon dessein ? Ah ! mon Dieu, répondit-elle, ne parlez point de moi, il ne me faut pas mettre pour exemple ; je ne suis pas de ces grandes beautés qui se rendent dignes de vous blesser de leurs attraits.

Quoiqu’elle déguisât sa volonté, je connus bien où elle vouloit tendre, et lui donnai tant d’assauts qu’à la fin elle se rendit et me confessa qu’elle auroit pour moi la bienveillance que je la suppliois d’avoir pour un autre. Bien que je n’eusse point de passion pour elle, comme pour Fleurance, trouvant une occasion de jouir d’un contentement très-précieux, je me chatouillai moi-même, et, me faisant accroire qu’elle étoit plus belle qu’elle ne m’avoit toujours semblé, je me blessai le cœœur pour elle de ma main propre.

Je la poursuivis de si près, que, me trouvant un soir tout seul avec elle dans sa chambre, elle permit que je la baisasse, que je la touchasse, et que je lui montrasse enfin combien étoit judicieuse l’élection qu’elle avoit faite de moi pour être son serviteur. Quand nous eûmes le temps de recommencer ce doux exercice, nous l’employâmes avaricieusement.

Si quelque réformé m’entendoit, il diroit que j’étois un perfide, de jouir ainsi de celle dont j’avois promis à Clérante de gagner la volonté pour lui ; mais quelle sottise eussé-je faite, si j’eusse laissé échapper une si rare occasion ? J’eusse mérité d’être moqué de tout le monde : mon plaisir ne me devoit-il pas toucher de plus près que celui d’un autre.

Vous pensez, je m’assure, que la jouissance que j’avois de Luce m’empêchoit de songer davantage à sa gentille suivante ; mais vous êtes infiniment trompé : j’avois encore autant de passion pour elle que l’on sçauroit dire, et, en quelque lieu que je la rencontrasse, je ne cessois de le témoigner. Son humeur rétive fut vaincue par mes soumissions et par des présens que je lui fis en secret. Néanmoins elle ne pouvoit trouver, ni moi aussi, la commodité de me rendre content, car elle ne bougeoit d’auprès de sa maîtresse.