Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/259

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voir loué une personne indigne de louange. La charge que je désirois fut donnée à un autre que moi, qui, possible, ne l’avoit pas recherchée ; mais, je vous dirai, le dommage étoit autant de leur côté que du mien, car ils perdoient en moi un ami et serviteur très-fidèle qui s’étoit préparé à les assister en des choses importantes, et ne prenoient qu’un sot sans esprit et sans fidélité. J’avois prié Clérante de leur parler de moi ; mais il n’en avoit voulu rien faire, me disant que son autorité étoit morte en ces actions-là, et que ces coquins, venus de bas lieu, se plaisoient à mépriser les seigneurs de qualité, et qu’outre cela il ne se vouloit pas tant abaisser que de les aller supplier d’aucune chose. Voyant tout ceci, j’eus recours aux consolations que les anciens sages nous donnent contre les adversités, et, si je ne jouissois point de la prospérité de beaucoup d’autres, j’avois cela en récompense que je n’étois pas esclave comme eux. Je voyois bien que, pour obtenir alors quelque chose dans le monde, il n’y avoit rien qui y fût moins utile que de le mériter, et je remarquois que, pour se mettre en bonne estime, il valoit mieux faire profession de bouffonnerie que de sagesse. Je ne sçavois ni contrefaire les orgues, ni chiffler, ni faire des grimaces, parties fort nécessaires ; et, quand je l’eusse sçu, je n’eusse pas eu l’âme si vile que de me vouloir avancer par là. J’ai bien toujours aimé la gausserie et les bons mots, qui témoignent la pointe de l’esprit, mais non pas ces tours de bateleur et d’écornifleur que les sots courtisans admirent ; et, outre cela, quand je veux dire quelque chose d’agréable, il faut que ce soit particulièrement pour me donner du plaisir à moi-même ou à des gens qui me soient égaux, et non pas à ceux qui s’estiment davantage que moi.

Puisque je ne pouvois donc entrer aux bonnes grâces de ceux qui étoient en faveur, je m’acquis celles de plusieurs autres qui ne songeoient qu’à rire et à faire l’amour, avec lesquels, s’il y avoit moins de profit, il y avoit en récompense plus de contentement.

Toutefois il m’étoit impossible de m’empêcher de songer à la perte que je faisois de ma jeunesse, au lieu qu’il me sembloit que je l’eusse pu fort bien employer pour le profit de ceux à qui je désirois de rendre du service, et pour le mien particulier. Cela faisoit que, lorsque je me trou vois quelquefois en compa-