Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/279

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chausse ; et je ne ressemble pas aussi à un autre, qui alloit montrant à tout le monde, avec beaucoup de gloire, un crachat que Sa Majesté avoit jeté dessus son manteau en passant par une rue. Une telle simplicité ne me plaît pas : j’aimerois encore mieux la rudesse de ce paysan, à qui son compère disoit qu’il quittât bien vite son labourage, s’il désiroit voir le roi, qui alloit passer par leur bourg ; il répondit qu’il n’en démareroit pas d’une enjambée, et qu’il ne verroit rien qu’un homme comme lui.

Je recevois donc les faveurs que Sa Majesté me faisoit, avec un esprit qui toujours se tenoit en un même état et ne s’enfloit point orgueilleusement par boutades. En sa présence, je donnois le plus souvent des traits fort piquans à plusieurs gentilshommes, qui le méritoient bien. Néanmoins leur ignorance étoit si grande, que, pour la plupart, ils n’en étoient point touchés, ne les pouvant ordinairement entendre, ou bien s’en prenant à rire comme les autres, parce qu’ils avoient opinion, tant ils étoient sots, que ce que j’en disois n’étoit pas tant pour les retirer de leurs vices que pour leur bailler du plaisir. Il est bien vrai qu’il s’en trouva un, nommé Bajamond, qui eut plus de sentiment que les autres, non pas pourtant plus de sagesse. Il étoit sot et glorieux, et ne pouvoit tourner en raillerie les attaques que l’on lui donnoit, encore que, les ayant ouïes, il ne s’efforçât pas de s’abstenir de tomber aux fautes, dont il étoit repris. Toutes les satires que l’on composoit à la cour n’avoient quasi point d’autre but que lui ; car il donnoit tous les jours assez de sujet aux poëtes d’exercer leur médisance. Cela lui avoit fait jurer que le premier qui parleroit de lui en moquerie seroit grièvement puni, s’il le pouvoit connoître.

Un jour que j’étois dans la cour du Louvre, je devisois de diverses choses avec quelques-uns de mes amis, et vins à parler sur les panaches : les uns en louoient l’usage : les autres, plus réformés, le blâmoient ; pour moi, je dis que je les prisois grandement, comme toutes les autres choses qui apportoient de l’ornement aux gentilshommes, mais que je ne pouvois approuver l’humeur de certains badins de courtisans qui se glorifioient d’en avoir d’aussi grands que ceux des mulets de bagage, comme s’ils eussent voulu s’en servir de parasol, et qui continuellement regardoient à leur ombre