Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/367

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avec grande allégresse, comme s’il y eût fort longtemps qu’il n’eût parlé à lui, puis il lui dit quelque chose à l’oreille, à quoi il répondit par un branlement de tête. Messieurs, dit-il après en se retournant vers Valère et vers Francion, voici une occasion très-belle de contenter votre esprit, qui se vient offrir à vous. Le maître de ce gentilhomme-ci est gouverneur d’une forte place à deux lieues d’ici ; il a sçu mon arrivée, et m’envoie convier de ne passer point sans l’aller voir avec ma compagnie ; vous y viendrez, s’il vous plaît, suivant son désir. Valère répond là-dessus qu’il n’a pas le bonheur de connoître ce seigneur, et qu’il ne croit pas qu’il souhaite sa vue ; voilà pourquoi il n’est pas d’avis de l’aller importuner de sa visite. Francion, avec raison plus juste, fait une réponse de pareille substance. Mais Ergaste, reprenant la parole, dit : « Croyez-moi, ne laissez point échapper le moyen que vous avez de voir quelque chose de beau. Il y a de grandes raretés au lieu où l’on vous convie d’aller. Il y a de vrais os d’hommes d’une monstrueuse grandeur. Il y a de toutes sortes d’armes et de médailles antiques. Les plus exquises choses qui soient au monde sont là assemblées comme en abrégé ; venez-vous-y en, je vous en prie, car je n’ai garde d’y aller sans vous. J’aurois peur de perdre les bonnes grâces de mon ami, qui me voudroit mal d’avoir manqué à lui amener des personnes dont il estimera infiniment le mérite. Francion, qui n’étoit pas du pays, ajouta foi aux discours d’Ergaste, et pensoit qu’il y eut force singularités au lieu où il le vouloit conduire ; tellement que, voyant que Valère s’accordoit enfin à y aller, il fut bien aise d’y aller aussi, sans se figurer que tout ceci fût une partie concertée de longue main pour se défaire de lui. Il étoit à cheval comme tous les autres, et avoit son gentilhomme derrière lui, qu’il vouloit mener à sa suite avec tout son train, qu’il alloit faire appeler ; mais Ergaste lui dit qu’il ne falloit mener personne, d’autant que l’on n’entroit pas en si grande compagnie dedans une forteresse : Je n’y mènerai pas mes gens, ni Valère non plus ; il faut les laisser tous avec ceux de Nays, laquelle nous rattraperons bien après dîner. Il ne faut avoir avec nous qu’un valet de la marquise, que j’estime par-dessus tous les autres. Ayant dit cela, il fit venir l’homme dont il parloit, qui étoit celui qui, auparavant, avoit été tant affectionné au service de Francion.