Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/37

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jetèrent des traits aussi piquans, elles dirent tant de paroles et tant d’injures, et se mirent à crier si haut toutes ensemble, qu’ayant étourdi tous les hommes elles les contraignirent d’abandonner le champ de bataille, comme s’ils se fussent confessés vaincus.

Quelques villageois, s’éloignant du reste de la troupe, s’en allèrent à cette heure-là près du clos où étoit Valentin, qu’il ouïrent crier à haute voix. Ils s’approchèrent du lieu où ils l’avoient entendu, ne croyant pas que ce fût lui. Ils furent infiniment étonnés de voir cet épouvantail, couvert d’habillemens extraordinaires, attaché à un arbre. En se tempêtant la nuit, son capuchon lui étoit tombé sur les yeux, de telle sorte qu’il ne voyoit goutte et ne sçavoit s’il étoit déjà jour. Au défaut de ses mains, il avoit fort secoué la tête pour le rejeter en arrière ; mais toute la peine qu’il y avoit prise avoit été inutile. Il ne voyoit point les paysans et oyoit seulement le bruit qu’ils faisoient en se gaussant de cet objet qui se présentoit à leurs yeux, non moins plaisant que celui qu’ils venoient de voir en la grande place.

L’opinion qu’il avoit eue toute la nuit, que les démons s’apprêtoient à le tourmenter, lui donna alors de plus vives atteintes qu’auparavant ; car il s’imagina que c’étoient eux qui s’approchoient, et commença d’user des remèdes que Francion lui avoit appris pour les chasser. Les paysans le reconnurent alors à sa voix, et, entendant les niaiseries qu’il disoit, et considérant l’état où il étoit, ils crurent fermement qu’il avoit perdu l’esprit, et, en s’ébouffant de rire, s’en retournèrent vers leur curé, pour lui conter ce qu’ils avoient vu, Sans doute, dit-il, voici la journée des merveilles : je prie Dieu que tout ceci ne se tourne point au dommage des gens de bien. Lorsqu’il fut à l’entrée du clos, apercevant déjà Valentin entre les arbres, il lui dit : Est-ce donc vous, monsieur, mon cher ami ? eh ! qui est-ce qui vous à mis là ? Valentin, oyant la voix de son pasteur, modéra un peu sa crainte, parce qu’il vint à se figurer que les plus méchans diables qui fussent en enfer ne seroient pas si téméraires que de s’approcher de lui, puisqu’une personne sacrée étoit en ce lieu. Hélas ! monsieur, répondit-il, ce sont des démons qui m’ont ici attaché et m’ont livré des assauts plus furieux que tous ceux dont ils ont jadis persécuté les saints ermites. Mais