Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/376

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montroient bien leur bêtise et leur simplicité. Il est vrai que Francion avoit meilleure mine que les personnes de campagne, mais c’est ce qui le devoit faire soupçonner davantage. Néanmoins il faut avouer que l’amour se rend maître de toute sorte d’esprits. Il n’y avoit point de villageoise qui ne fût charmée, tant par la beauté que par la galanterie de ce brave berger, qu’elles reconnoissoient malgré la stupidité de leurs entendemens. La femme du laboureur chez qui il demeuroit devint aussi fort amoureuse de lui, et tâcha de le lui découvrir par tous les moyens qu’elle sçut inventer. Elle le laissoit partir de bon matin pour aller aux champs, sans lui donner de quoi garnir sa pannetière, et c’étoit afin qu’elle eût occasion de l’aller voir en lui portant son repas. Elle prenoit plaisir à lui arracher des mains un morceau où il avoit déjà mordu, pour en manger après lui. Elle ne faisoit que folâtrer quand il étoit auprès d’elle, et le regardoit en riant d’un certain biais qui lui disoit ouvertement : Je meurs d’amour pour toi. Il reconnoissoit fort bien cette vérité, mais il ne faisoit pas semblant d’en avoir seulement la moindre conjecture du monde. Car cette femme lui déplaisoit tant, pour quelques imperfections qu’il trouvoit en elle, qu’il n’eût pu la baiser qu’avec de l’horreur.

Un jour, pour sonder sa volonté, elle lui dit en riant : Tu ne sçais pas, ma foi, l’on m’a rapporté que le bruit court sourdement par tout ce pays-ci que tu es amoureux de moi, et que tu sçais assez de choses pour prendre une autre condition que celle de berger, mais que tu es bien aise de t’y tenir, afin d’avoir le moyen de demeurer céans. Il les faut laisser dire, ces causeurs-là, repartit Francion, ce sont des moqueurs ; je sçais bien qu’ils ne disent pas la vérité. Eh quoi, dit la femme, est-ce une chose impossible ? Non, dit Francion, mais ce qui dépend de notre volonté ne se fait pas toujours, combien qu’il soit en notre pouvoir. De cette sorte, il la renvoya plus loin de son but qu’elle ne pensoit, et feignit de ne pas prendre garde aux brillemens de ses yeux, que la lasciveté faisoit étinceler en songeant à des délices nonpareilles. Le lendemain, son mari étant allé en voyage, elle se voulut servir de l’occasion, et, pendant que son berger étoit encore aux champs, elle cacha le lit, les draps et la couverture de sa couche, si bien que, quand il eut envie d’aller pren-