Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/377

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dre son repos, trouvant son gîte ordinaire dégarni, il lui vint demander où elle entendoit qu’il se couchât. Ah ! mon Dieu, dit-elle, j’ai tantôt porté tout l’attirail au grenier pour le mettre à l’air, il l’y faut laisser deux ou trois jours ; cependant, pourvu que vous me promettiez de ne me rien faire, je permettrai que vous preniez un côté de mon lit. Francion, sçachant bien à quoi elle vouloit venir, refusa cette offre, et dit qu’il s’en alloit coucher dessus les gerbes de la grange. Ayant vu que sa première invention n’avoit de rien servi, elle s’avisa d’une autre, et remit la garniture du lit. Sur le milieu de la nuit, elle s’assit sur une chaire toute nue, et commença de se plaindre et d’appeler son berger. Il couchoit dans une chambrette prochaine, d’où il put ouïr distinctement, et s’en vint vite avec de la chandelle lui demander ce qu’elle avoit. Hélas ! je revenois des aisemens[1] tout à cette heure, et une telle foiblesse m’a prise, que je n’ai pu m’en retourner jusques à mon lit, si bien qu’il a fallu que je me sois assise ici dessus. Je vous prie de me prendre et de me porter coucher, car il est impossible que je mette mes pieds l’un devant l’autre. Elle proféroit ces paroles langoureusement, et en hésitant à tous coups, et laissant pencher sa tête, ce qui donnoit à croire à Francion qu’elle fût véritablement malade. Il la soulève donc de telle sorte, qu’elle ne touche pas presque à terre du bout des orteils, et, en la conduisant vers son lit, il détourne son visage du sien, parce qu’il lui semble qu’il sort une puanteur de tout son corps. Alors elle l’embrasse étroitement, et, allongeant le col le plus qu’il lui est possible, elle fait tant qu’elle le baise à la joue. Cette caresse ne lui plaisant pas, il la laisse tout à l’heure auprès de sa couche, et lui dit : Recouchez-vous si vous voulez, j’ai tant d’envie de dormir, que je ne sçaurois demeurer ici davantage. Ne t’en va pas encore, répond-elle, j’aurai demain quelqu’un pour garder le troupeau au lieu de toi, tandis que tu prendras ton repos pour réparer le temps que tu veilleras cette nuit. Mais que me voulez-vous ? reprit-il. Hélas ! tiens-moi un peu compagnie, dit-elle ; que tu es cruel ! approche-toi d’ici. Il fit alors trois pas en avant, et la paysanne, étant allée au-devant de lui, l’embrassa derechef ; mais, sa chair ne

  1. Du privé.