Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/383

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d’autant qu’il disoit qu’il ne pouvoit exécuter son entreprise que secrètement. Le dernier qui s’en alla le trouver n’eut pas tant de hardiesse que les autres, car il n’avoit pas la conscience si nette : il souffla si doucement, qu’à peine fit-il trembloter la flamme. Francion, reconnoissant par là qu’infailliblement il étoit coupable, s’en alla revoir le maître du logis, et lui dit qu’il n’avoit que faire de lui raconter si la bougie avoit été éteinte ou non, mais que seulement il l’assuroit que celui qui étoit venu le dernier pour la souffler étoit le larron de son pourceau. Le laboureur envoya au logis de la femme de celui-ci, et l’on la trouva qui mettoit un morceau du larcin dedans son pot. Il fut atteint et convaincu du crime, et Francion comblé de louange pour sa doctrine, et récompensé de quelque argent, qui lui venoit bien à propos.

Il mit si avant dans la cervelle d’un chacun qu’il étoit un des plus grands devins du monde, qu’ayant affaire en un lieu dont le chemin étoit fort difficile il eut beau s’enquérir gracieusement, d’un homme qu’il connoissoit, des endroits où il étoit besoin de passer, jamais il n’en put avoir une bonne réponse. Oh ! voire, dit l’autre, vous avez bien envie de vous moquer des pauvres ignorans comme moi : vous n’avez que faire de demander les chemins. Ne sçavez-vous pas bien tout ? Il s’en alla après ce discours ; et Francion, ne rencontrant plus personne, pour apprendre la droite voie, se fourvoya si bien, qu’il fut contraint de prendre son repos dedans un bois, où la nuit le surprit.

Nous avons dit tantôt que, lorsqu’il composoit des vers, il parloit fort haut, et que ceux qui l’entendoient avoient opinion qu’il discourût avec quelque esprit familier : donc sa maîtresse eut en ce temps-là cette croyance. Plusieurs fois elle avoit dit en elle-même : Ce jeune garçon-ci est d’une complexion bien joviale et bien encline à l’amour ; je ne sçais pas comment il se peut faire qu’il ait refusé la courtoisie que je lui ai offerte. Quand je serois la plus laide du monde, encore un homme comme lui seroit-il fort aise de m’avoir pour apaiser la fureur de sa concupiscence : quel secret a-t-il pour se pouvoir passer de moi ? Il faut nécessairement qu’il ait ailleurs quelque amie sur laquelle il se décharge de tout le sang qui peut troubler son repos.