Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/391

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pas traiter comme les esprits du commun, il lui fit connoître la plupart des causes pour lesquelles ces opinions-là s’étoient glissées parmi le peuple. Elle reçut beaucoup de contentement de ce plaisant récit.

L’heure de leur séparation venue, avant que de se dire adieu, ils voulurent résoudre de quelles inventions ils s’aideroient pour s’entrevoir dorénavant ; parce que Joconde ne pouvoit pas venir toujours parler à Francion hors du logis, sans que l’on s’en aperçût à la fin et que l’on eût quelque soupçon de leurs affaires. Elle se délibéra donc de faire la malade pour avoir occasion de faire venir chez elle son amant, qui donnoit du remède à toute sorte de maux suivant la vulgaire opinion. Cela étant déterminé, ils prirent congé l’un de l’autre, et s’en retournèrent chacun en leur demeure.

Joconde commença dès le jour même à travailler à son dessein, se plaignant à sa mère d’une grande colique. L’on la mignarde, l’on la dorlotte, et l’on la fait coucher au lit. Si les médecins n’eussent point été trop éloignés, l’on en eût envoyé querir un tout à l’heure. Avant qu’elle eût parlé de Francion, le fermier se trouva là, qui dit qu’il le falloit envoyer querir pour ordonner quelque médicament. Le père répondit qu’il ne se vouloit point fier à des charlatans comme celui-là. Comment, dit le fermier, de quoi avez-vous peur ? que votre fille ne soit guérie comme toutes les personnes que ce berger a pansées ? C’est un démon incarné, croyez-moi : je ne sçais ce qu’il ne fait point. Il en sçait plus que notre curé ; il l’a rendu victus. Le père de Joconde, ajoutant foi aux assurances que beaucoup d’autres lui donnèrent du sçavoir de Francion, il consentit que l’on le lui amenât. Après qu’il eut vu la malade et tâté son pouls, il tira une petite fiole de sa pochette, où il y avoit une certaine huile qu’il fit chauffer, et en graissa un linge qu’il porta à sa maîtresse pour mettre dessus son estomac. L’heure lui fut si favorable, qu’alors il n’y avoit personne proche du lit ; si bien que, feignant de lui vouloir aider à appliquer son remède, il prit la hardiesse de lui tâter les tetons. Afin que l’on crût qu’il étoit grandement •expert en toutes choses, elle dit un peu après à sa mère qu’elle se sentoit fort soulagée, et ne demandoit rien qu’à se réjouir. Là-dessus, se tournant vers Francion, elle lui dit : Mon Dieu ! berger, l’on m’a rapporté que vous jouez du luth : aurai-