Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/392

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je bien la puissance de tous faire toucher quelques airs ? Vous pouvez tout sur moi, dit Francion ; encore que je sçache bien que je ne suis pas capable de vous donner quelque plaisir par mon luth, je ne laisserai pas d’en jouer, pour ne point tomber en désobéissance. Il vouloit aller querir son luth lui-même, mais l’on n’endura pas qu’il en prît la peine, et l’on envoya un valet en son logis pour cet effet. Lorsqu’il commença de toucher cet instrument, tout le monde fut ravi de son harmonie, et principalement Joconde. Son père et sa mère, ne cherchant rien avec tant de passion que sa santé et son contentement, et voyant qu’elle se délectoit à la musique du berger, permirent qu’il vînt encore le lendemain lui faire passer le temps. Ils s’éloignèrent d’eux pour songer à leur ménage, et ce fut alors que Francion témoigna bien de l’amour à sa maîtresse. Elle en fut tellement vaincue, qu’elle lui promit de satisfaire à ses désirs.

Ils avoient assez de commodités aux champs de se donner du plaisir ; mais Joconde s’en retourna le soir à la ville avec son père et sa mère ; et il sembloit là que toutes choses lui fussent contraires, car la maison avoit des hautes murailles de tous côtés, et les portes étoient toujours fermées. Elle écrivit à Francion, qui étoit demeuré au village, en quelle étroite prison elle étoit resserrée ; et lui assura que néanmoins, s’il pouvoit par quelque manière entrer secrètement chez elle, avec quelque paysan de leur village, il recevroit de sa part le meilleur traitement qu’il devoit espérer. Francion songe à ce qu’il faut faire, et enfin il s’avise d’une subtilité. Un certain charretier alloit mener du foin dans peu de jours au marchand ; il résolut de se cacher dans sa charrette, et manda à Joconde le dessein qu’il en avoit. Le charretier avoit un esprit lourd et simple : il lui fit accroire tout ce qu’il voulut. Mon pauvre ami, lui dit-il, tu sçais que je suis grandement curieux : l’on m’a fait récit de la beauté de la maison où ton maître demeure à la ville. Il m’a pris un désir d’y aller ; mais je ne sçaurois me donner ce contentement en façon du monde, si ce n’est par ton moyen : il faut que tu m’y mènes. Je le veux bien, dit le charretier, qui étoit de ses amis, parce qu’il le faisoit souvent boire. Venez-vous-y-en avec moi quand j’irai ; je pense que l’on ne vous y refusera pas la porte ; l’on vous y connoît assez bien. On m’y connoît trop, repartit Francion ;