Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/393

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c’est pourquoi je n’y veux pas aller de la façon que tu dis. J’y veux aller sans que personne me voie ; car c’est que j’ai envie de considérer tout le plan du logis et en tracer une figure, pour m’en servir en quelque chose ; et il ne faut pas que ton maître en sçache rien. Je serois donc d’avis de me cacher dedans le foin que tu lui mèneras : ce sera une bonne commodité pour accomplir mon intention. Je trouve cette invention-là bonne, dit le charretier ; et il ne tiendra pas à moi que vous n’en usiez. Au reste, quand je m’en reviendrai, je ramènerai des futailles pour les vendanges : vous vous pourrez aussi cacher dedans. Voilà qui va bien, repartit Francion, pourvu que tu me tiennes promesse. Le charretier l’assura de sa fidélité, et, l’heure venue de charrier son foin, il l’avertit de se tenir prêt. Francion, ayant donné son troupeau à garder à un autre, et s’étant accommodé avec les plus beaux habits qu’il eût, s’en alla le trouver sur le chemin en un lieu écarté où il eut le loisir de se cacher dedans la charrette, sans que personne le vît. Il arriva sur le soir à la maison de Joconde : le charretier, ôtant son foin lui tout seul, le fit encore cacher dedans le lieu où il le serra ; ce qui étoit une très-grande témérité pour l’un et pour l’autre. Car, s’ils eussent été aperçus, l’on eût dit qu’ils eussent eu dessein de voler la maison, et l’on leur eût peut-être fait bonne et brève justice. Mais quoi ? Francion voulut éprouver jusques où pourroit aller sa bonne fortune.

Cependant Joconde étoit en des inquiétudes extrêmes, ne sçachant s’il étoit venu ou non, et elle ne pouvoit trouver aucun moyen d’en apprendre des nouvelles. Car de le demander au charretier, elle n’avoit garde, craignant de lui donner quelque soupçon, et même elle étoit en doute si son amant étoit mis dedans le foin sans son aveu. Enfin, tout le monde s’étant retiré, elle s’en alla au lieu où il étoit, s’imaginant qu’il n’avoit pu se cacher en pas un autre endroit. Il étoit déjà sorti de sa cachette pour se tenir aux écoutes, lorsqu’elle entra là dedans sans chandelle et le reconnut. Il ne faut pas demander s’ils se saluèrent par les baisers : ils se tinrent plus d’une demi-heure embrassés, avec une joie nonpareille qui leur ôtoit la parole. Étant sortis de leur extase, ils songèrent où ils passeroient la nuit. Joconde ne fut pas d’avis de mener Francion à sa chambre, craignant que l’on ne l’enten-