Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/403

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journées de chemin Francion, ayant couché à un village assez proche de Lyon, arriva à un autre un dimanche au matin. Chacun entendoit la messe, qui étoit tantôt dite. N’ayant trouvé personne à la taverne pour lui donner à repaître, il s’avisa de s’asseoir sous l’orme de la grande place, qui donnoit un gracieux ombrage, et d’attendre là que l’on sortît de l’église. Un villageois, ayant plus d’affaire que les autres ou étant plus hâté de déjeuner, s’en alla le premier de tous, et, en passant auprès de Francion, le prit pour un de ces trompettes qui, après les guerres, s’en vont dedans les villages vendre des drogues et faire des tours de passe-passe. Ô trompette ! lui dit-il, qu’est-ce que vous venez vendre ici ? Les plus merveilleuses drogues du monde, répondit Francion, qui se doutoit bien pour qui l’on le prenoit ; elles guérissent toute sorte de maux, rendent savans ceux qui n’ont point d’esprit, et font riches en peu de temps les plus pauvres du monde. Où est-ce que vous l’avez mise ? dit le paysan ; je ne vois point là de boîte ni de malle. Eh ! lourdaud, repartit Francion, crois-tu que ma marchandise soit comme celle des autres ? Non, non, elle n’est pas de même, elle n’a rien de visible, je la porte dedans ma tête, proférant ces paroles d’une façon sérieuse et grave. Le paysan crut qu’il disoit la vérité, et, mettant en oubli ses affaires, voulut avoir l’honneur de dire à tous ceux du village la nouvelle qu’il sçavoit du charlatan qui faisoit toutes choses. Chacun eut la curiosité de le voir, et la messe ne fut pas sitôt achevée, qu’il fut entouré de personnes à tous âges.

Comme il vit là tant de gens, étant obligé de faire le charlatan, il se délibéra de jouir du plaisir qui s’offroit, et, se mettant en sa bonne humeur, commença de dire mille sornettes pour les entretenir. Lorsqu’il vit que ses auditeurs lui prêtoient une favorable attention pour sçavoir à quoi aboutiroient ses discours, il leur fit cette harangue : Mes bonnes gens, sçachez que je ne suis pas de ces affronteurs qui courent par le pays, et vous viennent ici vendre d’un onguent qui doit servir à tous maux, et n’en guérit néanmoins pas un. Je vous en fournirai de plusieurs. Je suis plus sçavant que cet illustre Tabarin[1], que l’on a vu paroître dans les plus belles villes de la

  1. Tabarin exploitait, avec le charlatan Mondor, la ville et la pro-