Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/405

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ment pour des gens qui te payent bien, répondit Francion ; ne prête rien à ceux qui n’ont pas envie de rendre ; et enterre tous les jours un sol dedans ta cave, tu en trouveras au bout de l’année trois cent soixante et six. Mais, monsieur, reprit le rustre qui se vouloit gausser aussi bien que le charlatan, puisqu’un peu de grains de blé semés en ma terre me rapportent tant d’épis, seroit-ce pas bien avisé d’y semer aussi des écus ? si j’y en semois qu’y viendroit-il ? Il y viendroit des larrons pour les ramasser, répondit Francion.

Alors il y eut un paysan qui lui dit : Je suis depuis peu marié à une jeune femme qui me suit partout ; je voudrois bien sçavoir pourquoi ? C’est parce que tu vas devant, lui répondit Francion. À toutes les sottes demandes que l’on lui fit, il rendit de semblables réponses, qui firent rire les paysans ; car c’étoient là des entretiens propres pour de telles personnes. Mais, comme la faim le gagnoit, il les pria de le laisser aller dîner ; et leur dit qu’ils vinssent après à la taverne, où il les rendroit satisfaits sur tout ce qu’ils désireroient de lui.

Le tavernier, qui étoit là, le mène en sa maison, et, quittant sa femme, s’en vient prendre son repas avec lui. Quand ils furent seuls, : il lui dit : J’ai une femme qui est assez belle, comme vous avez vu : j’ai toujours eu en l’esprit cette croyance qu’elle me faisoit cocu : délivrez-moi de cette inquiétude. Je le veux bien, dit Francion, vous êtes brave homme : il faut que vous sçachiez ce que c’en est. À ce soir en vous couchant, dites-lui que vous avez appris de moi que tous les cocus deviendront demain chiens. Vous verrez ce qu’elle dira et ce qu’elle fera là-dessus, et puis nous aviserons du reste.

Le tavernier se contenta de ce conseil, et n’en parla plus, et tout sur l’heure il y entra des paysans pour interroger Francion sur quelques points épineux de leurs affaires. Il y eut des garçons qui vinrent lui demander si leurs maîtresses avoient encore leur pucelage. Il s’enquit de leur nom et de celui des filles ; ayant ruminé quelque temps là-dessus, il dit aux uns qu’elles l’avoient encore et aux autres qu’elles l’avoient déjà perdu, selon ce qui lui vint en la fantaisie. Dès que ceux-ci furent partis, il y entra un bon manant qui le tira à part et lui dit : Monsieur, je suis bien empêché : ma