Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/406

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fille a dit à sa mère qu’elle est grosse, et qu’elle ne sçait de qui ; si nous le sçavions, nous lui ferions épouser celui-là, s’il étoit quelque prud’homme bien riche : que s’il ne l’étoit point, nous le ferions punir. Nous avons été quelque temps dehors pour aller en pèlerinage, elle couchoit seule dans notre chambre, et elle ne peut dire qui c’est qui lui est venu ravir la fleur de son pucelage. Celui qui la surprit ne voulut jamais parler. C’est, possible, quelqu’un de vos valets, dit Francion. Je le penserois bien, dit le paysan ; mais j’en ai six : j’ai deux charretiers, deux batteurs en grange, un berger et un porcher ; auquel m’adresserai-je ? Dites-moi, pour l’honneur de Dieu, comment c’est qu’il faut faire ? Couchez cette nuit hors de votre logis et votre femme aussi, reprit Francion, et que votre fille se mette au même lit où elle fut dépucelée, et que la porte ne soit pas mieux fermée qu’elle étoit alors. Celui qui a déjà eu affaire à elle la reviendra voir sans doute, et, s’il ne veut point encore parler, elle le marquera au front avec une certaine mixtion que je vous donnerai ; la marque ne s’en ira pas sitôt, vous l’y verrez encore demain, et par ce moyen vous le reconnoîtrez.

Dès que Francion eut dit ceci, il pria le paysan de le laisser quelque temps pour faire sa drogue. Il se fit donner du noir qu’il détrempa avec de l’huile, et s’en vint après l’apporter, lui disant que c’étoit de cela qu’il falloit que sa fille marquât celui qui viendroit coucher avec elle. Le paysan s’en retourna chez lui, et communiqua cette affaire à sa fille, qui s’accorda à faire tout ce qu’il désiroit. Après cela il sortit avec sa femme, et s’en alla en un village prochain souper chez un de ses parens, où il se résolut de coucher aussi. Cependant sa fille, la nuit étant venue, se coucha dans sa chambre et ne ferma point la porte au verrou. Les six valets de son père étoient dans une chambre tout contre : ils dormoient tous, excepté le berger, qui étoit celui qui avoit joui d’elle ; il en étoit fort amoureux, et, voyant que l’occasion étoit aussi propice que jamais pour coucher avec elle, il se délibéra d’y aller : il se leva donc, et avec un crochet, qu’il sçavoit bien manier, ouvrit la porte tout doucement et s’en alla au lit de sa maîtresse. Le dessein qu’elle avoit l’empêchoit de dormir, si bien que, l’oyant venir, elle se prépara à faire ce que l’on lui avoit enchargé. Comme il la vouloit baiser et embrasser, elle le re-