Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/417

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m’envoie qu’un petit de mal au lieu de tant de si grands biens ! Quoi ! je sçais la venue d’Audebert, que j’ai connu dès mon enfance, et celle de du Buisson, dont l’humeur me plaît infiniment, et, outre cela, l’on m’apprend encore qu’Hortensius est ici ! Je dis cet Hortensius qui est le roi des beaux esprits de l’Université de Paris ! Ah ! quelle heureuse rencontre ! Mais quoi ! mes chers amis, comment est-il venu ici ? Il se déplaisoit à Paris, dit Audebert ; il lui sembloit que ses veilles n’y étoient pas assez récompensées : tellement que, m’ayant ouï parler que je voulois aller en Italie, il s’est résolu de m’y accompagner. Mais pourquoi n’est-il point venu me voir ? dit Francion ; pense-t-il faire ici comme en France ? Il se cachoit toujours de moi dedans Paris, et, s’il me rencontroit d’aventure par les rues, il ne me saluoit que par manière d’acquit, sans vouloir parler à moi. L’on ne peut pas faire de même ici ; tous les François se visitent : il faudra bien que nous nous voyions. Il vous a toujours redouté, reprit Audebert, et je pense que c’est qu’il croit que vous êtes d’une humeur moqueuse ; mais je lui ai fait à demi perdre cette opinion, et, s’il n’est point venu quand et nous, c’est qu’il est fort cérémonieux et qu’il se trouve trop mal vêtu ; et, outre cela, je crois que c’est qu’il étudie des complimens pour vous saluer ; car, ayant été si longtemps sans vous voir, cette première entrevue doit être célèbre. Vous lui faites tort de dire cela, repartit Francion ; il a l’esprit assez bon pour parler à moi sans être préparé. Mais, dites-moi, de quelle sorte vous êtes-vous acquis la connoissance d’un si illustre personnage ? Cela mérite bien de vous être raconté, reprit Audebert ; et, si vous avez le loisir de l’ouïr, je vous en ferai le récit. Alors Francion, lui ayant dit qu’il étoit prêt à entendre tout ce qu’il diroit, sçachant qu’il ne raconteroit rien que d’agréable, il le fit asseoir, et tous ceux qui étoient là firent de même.

Comme j’étois à Paris à passer mon temps avec toute sorte de personnes, dit Audebert en reprenant son discours, je voyois ordinairement deux poëtes de la cour, dont l’un s’appeloit Saluste[1] et l’autre l’Écluse, tous deux d’assez bonne compagnie. Un jour, il prit envie à Saluste de traduire en

  1. Racan était bègue et distrait comme ce Saluste. C’est lui qui est encore mis en scène sous ce couvert.