Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/419

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avoit vu assez de vers imprimés sous ce nom, mais qui n’en connoissoit point l’auteur de visage, et ne sçavoit autre chose de lui sinon qu’il étoit bègue, crut que ce l’étoit là véritablement, et le fit asseoir avec beaucoup de courtoisie, lui rendant grâces de l’honneur qu’il lui faisoit. Le prétendu Saluste tira alors l’éclogue de sa poche et la lut. Hortensius chercha presque à reprendre à tous les vers, afin de montrer son bel esprit ; et néanmoins il dit à la fin que ces commencemens-là étoient très-bons, et que l’auteur feroit bien avec le temps. L’Écluse le remercia de la peine qu’il avoit prise de les ouïr, et, ayant pris congé de lui, s’en vint me trouver, pour me dire qu’il étoit temps que j’allasse jouer le même personnage, et que nous en aurions bien du contentement. Il m’apprit la même harangue qu’il avoit faite à Hortensius, et, l’ayant été voir tout sur l’heure, je la lui fis encore avec des bégaiemens si longs, que je demeurois un demi quart d’heure sur chaque syllabe, et je lui dis aussi que je m’appelois Saluste. Il écouta ceci avec patience, car il se pouvoit bien faire qu’il y eût à Paris deux poëtes appelés Saluste, aussi bègues l’un que l’autre ; mais, comme j’eus commencé à lui lire l’éclogue, qui étoit celle-là même qu’il venoit d’ouïr, il ne put comprendre cela, et me dit : Mais, monsieur, il vient de sortir d’ici tout à cette heure un gentilhomme qui s’appelle Saluste comme vous ; il m’a montré les mêmes vers que voici : qui est-ce qui les a faits de vous deux ? Est-il possible que vos esprits soient pareils comme vos noms, et que vous écriviez sur de mêmes sujets, et encore avec de semblables paroles ? Ma foi, il y a du malentendu là-dessous : je ne sçais pas qui c’est qui est trompé de nous autres, mais allez-vous-en chercher qui vous donne son jugement sur vos vers : je ne les ai déjà que trop ouïs, ils m’ont assez importuné : demandez à l’autre Saluste ce que je lui en ai déjà dit.

Je reconnus qu’en disant ces mots il se mettoit fort en colère, si bien que je le quittai là sans grande cérémonie. Le vrai Saluste arriva chez lui peu après et lui fit un compliment pareil aux nôtres, au moins en substance, car, pour la grâce de parler, il l’avoit bien plus grande que nous, et il bégayoit bien mieux : il s’imitoit bien mieux soi-même que nous ne l’avions imité. Mais néanmoins, quand il commença de dire à Hortensius qu’il se nommoit Saluste et qu’il lui