Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/421

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plus guère de bien, et commença de médire de nous en tous les lieux où il se trouva. Nous nous résolûmes d’en prendre une plaisante vengeance ; et, comme nous avions remarqué que, pour paroître gentilhomme, il étoit toujours botté et éperonné, aussi bien qu’Amadis de Gaule, sans qu’il montât jamais à cheval[1], ce fut là-dessus que nous le gaussâmes plusieurs fois. Ses bottes étoient si vieilles, qu’il sembloit que ce fussent celles que portoit l’archevêque Turpin allant contre les Sarrasins avec le bon roi Charlemagne. Maintes fois elles avoient été ressemelées, et je pense que tous les savetiers de Paris les connoissoient, et qu’il n’y en avoit pas un qui n’y eût au moins mis un bout. La jambe étoit rapiécée en tant d’endroits, que l’on ne pouvoit plus à la vérité assurer que ce fussent les mêmes qu’il avoit eues premièrement, ainsi que le navire de Thésée, que l’on gardoit au port d’Athènes : quand il s’y faisoit quelque trou, Hortensius y mettoit un petit nœœud de taffetas, ce qui sembloit être fait tout exprès et pour se montrer plus galant.

Un jour donc qu’il alloit ainsi botté par la ville, nous fîmes bien boire de certains sergens de notre connoissance, qui, étant à demi ivres, s’en allèrent, à notre persuasion, le prendre au collet dedans une petite ruelle qui va rendre sur le quai de la Mégisserie. Ils lui dirent qu’il falloit qu’il vînt en prison, et que c’étoit un méchant qui avoit blessé le fils d’un honnête bourgeois de la ville. Il répondit qu’il ne sçavoit ce que l’on lui vouloit dire, et néanmoins ils le traînèrent au Fort-l’Évêque, comme le juge étoit au siége. Il fut mené devant lui, et un certain homme, que nous avions aposté, venant faire sa plainte, dit que, le matin, Hortensius, faisant bondir son cheval, avoit pensé tuer un jeune enfant qui lui appartenoit, et l’avoit renversé à terre, et qu’il avoit la tête toute cassée ; puis il conclut à fin de provision pour

  1. On ne peut se méprendre à ce portrait : Hortensius est ici le pseudonyme de la Mothe le Vayer, ce philosophe sceptique qui, au moment de rendre le dernier soupir, se tourna du côté du voyageur Bernier, fraîchement débarqué, pour lui demander des nouvelles du Grand-Mogol. « Avec tout son esprit, dit la princesse Palatine, il s’habilloit comme un fou. Il portoit des bottes fourrées, un bonnet doublé de même, qu’il n’ôtoit jamais, un grand rabat et un habit de velours noir.» (Mém., édition de 1832, p. 334.)