Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/435

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pliqua Hortensius avec un ris forcé ; sçachez que mes ouvrages sont dignes des plus belles ruelles de lit de France. Mais prenez garde, ce dit du Buisson, que l’on ne vous parle point des ruelles de ceux qui ont pris médecine, où l’on met ordinairement la chaire percée.

Comme Raymond vit qu’ils commençoient à se piquer, il les mit sur un autre propos, et demanda à Hortensius s’il n’y avoit pas moyen que, pour leur faire passer doucement le temps, il leur montrât quelqu’un de ses ouvrages qui se moquoient de tout ce que les anciens avoient fait ; à quoi Francion joignit aussi ses prières, tellement que, n’y pouvant résister, il leur dit : Messieurs, de vous montrer de petites pièces, comme des lettres ou des sonnets, c’est ce que je ne veux pas faire maintenant : je veux parler d’un roman qui est meilleur que les histoires, car mes rêveries valent mieux que les méditations des philosophes. Je veux faire ce qui n’est jamais entré dans la pensée d’un mortel. Vous sçavez que quelques sages ont tenu qu’il y avoit plusieurs mondes[1] : les uns en mettent dedans les planètes, les autres dans les étoiles fixes ; et moi, je crois qu’il y en a un dans la lune. Ces taches que l’on voit en sa face quand elle est pleine, je crois, pour moi, que c’est la terre, et qu’il y a des cavernes, des forêts, des îles et d’autres choses qui ne peuvent pas éclater ; mais que les lieux qui sont resplendissans, c’est où est la mer, qui, étant claire, reçoit la lumière du soleil comme la glace d’un miroir. Eh ! que pensez-vous ? il en est de même de cette terre où nous sommes : il faut croire qu’elle sert de lune à cet autre monde. Or ce qui parle des choses qui se sont faites ici est trop vulgaire ; je veux décrire des choses qui soient arrivées dans la lune : je dépeindrai les villes qui y sont et les mœœurs de leurs habitans ; il s’y fera des enchantemens horribles : il y aura là un prince ambitieux comme Alexandre, qui voudra venir dompter ce monde-ci. Il fera provision d’engins pour y descendre ou pour y monter ; car, à vrai dire, je ne sçais encore si nous sommes en haut ou en bas. Il aura un Archimède, qui lui fera des machines par le moyen desquelles il ira dans l’épicycle de la lune excentriquement à

  1. Passage dont Cyrano de Bergerac a fait son profit. Voyez ses ŒŒuvres, édition de la Bibliothèque gauloise.