Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/441

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lets que l’on avoit déchirés d’un livre. Hortensius, prenant garde à ceci, lui dit : Ah ! monsieur, je vous prie, rendez-moi cela. Ce sera après que je l’aurai lu, répondit Francion. Eh ! non, répliqua Hortensius, je vous donnerai tout ce que vous voudrez, pourvu que vous ne le lisiez point. Et moi, ce dit Francion, je vous donnerai tout ce que vous voudrez, moyennant que vous me le laissiez lire. En disant ceci, il s’en alla enfermer dans une garde-robe avec Raymond, et, ayant lu ces petits cahiers, qui étoient imprimés, y trouva la plupart des phrases qu’il avoit ouï dire à Hortensius. Il s’en vint après les lui rendre, et le supplia instamment de lui apprendre de quel auteur venoit cette pièce. Hortensius dit que c’étoit d’un auteur qui étoit estimé le premier homme qui eût jamais été éloquent au monde, mais qu’il lui feroit bientôt paroître qu’il n’étoit pas l’unique. Ah ! vraiment, ce dit Francion, je connois bien votre dessein. Il me souvient que, lorsque j’étois au collége avec vous, vous imitiez si bien Malherbe et Coiffeteau[1], comme Raymond peut apprendre de vos discours que je lui ai racontés, que, ma foi, cela vous rendoit ridicule. Vous avez voulu faire de même de ce nouvel auteur en tous les propos que vous nous avez tenus par ci-devant ; mais gardez d’imiter les auteurs en ce qu’ils font de mal et d’impertinent : ce n’est pas imiter un homme de ne faire que peter ou tousser comme lui[2]. Il me souvient qu’étant à Paris j’avois un laquais, qui étoit fort amoureux d’une servante du quartier : ayant trouvé dans mon cabinet les Amours de Nervèze[3] et de

  1. Ou Coëffeteau, traducteur de Florus et auteur de plusieurs ouvrages polémiques.
  2. Voilà l’origine des vers si souvent cités :
    Quand sur une personne on prétend se régler,
    C’est par les beaux côtés qu’il lui faut ressembler ;
    Et ce n’est point du tout la prendre pour modèle,
    Monsieur, que de tousser et de cracher comme elle.
    Racan prête un mot tout aussi cru que celui de Francion à ce bourru de Malherbe, qui s’écria cyniquement, à propos d’un archaïsme qu’il avait commis lui-même et dont s’autorisait l’auteur des Bergeries : « Eh bien, mort Dieu ! si je fais un pet, en voulez-vous faire un autre ? »
  3. L’ouvrage de Nervèze dont il s’agit est intitulé : Amours diverses.