Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/442

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Désescuteaux[1] que je gardois pour me faire rire, il en déchira les feuillets où il y avoit des complimens : il les apprenoit par cœœur pour les dire à sa maîtresse, et les portoit toujours dans sa poche pour y étudier, de peur de les mettre en oubli. Je pense que vous faites comme lui, mon cher maître.

En disant ceci, il se mit à folâtrer autour d’Hortensius, et, voyant qu’il regardoit fixement dans son chapeau sans détourner sa vue, il le lui ôta des mains, pour voir ce qu’il y avoit dedans. Il trouva au fond un grand libelle, où il y avoit écrit : Compliment pour l’entrée, Entretien sérieux, Interlocution joviale, Compliment pour la sortie ; et, ensuite de ces titres, il y avoit de fort belles façons de parler, qui étoient toutes nouvelles. Quoi ! ce dit Francion, sont-ce là les choses que vous avez à nous dire ? Vous n’avez qu’à vous en aller, nous serons tout aussi satisfaits quand nous lirons ceci.

La mauvaise aventure d’Hortensius, accompagnée de ces railleries, le fâcha tellement, qu’il s’en fût allé, n’étoit qu’ayant perdu son billet il avoit oublié ses complimens de sortie. Francion, ne le voulant plus irriter, lui dit avec une grande douceur de voix : Voyez-vous, monsieur, comme la naturelle blancheur d’un teint est plus agréable que celle qui vient du fard, ainsi les propos que nous inventons de nous-mêmes sont meilleurs que ceux que nous tirons des lieux communs : j’aimerois mieux votre langage de collège que celui que vous avez affecté. Hortensius étoit si honteux, qu’il ne sçavoit que repartir ; de sorte que Francion, voulant changer tout à fait de discours, le pria seulement de lui laisser tout ce qu’il avoit des ouvrages de son nouvel auteur. Hortensius le fit librement, et, pour le remettre en bonne humeur, on ne parla plus de ce qui s’étoit passé, et l’on se remit à louer les nonpareilles inventions de ses histoires fabuleuses, si bien qu’il sortit assez content d’avec son disciple.

Francion, après son départ, se mit à lire les feuillets des livres qu’il lui avoit prêtés, et vit que c’étoient des discours adressés à plusieurs personnes. Le jugement qu’il en fit fut qu’à la vérité il y avoit d’assez bonnes choses, mais qu’en récompense il y en avoit de si mauvaises, que, si les unes mé-

  1. Des Escuteaux, écrivain de la force de Nervèze, —— auteur des Amours de Lydian et de Floriande.