Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/444

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Quelle dame n’eût été charmée par son mérite ? Il avoit bonne façon, il chantoit bien, il jouoit de plusieurs instrumens de musique, il étoit d’une humeur la plus douce et la plus complaisante du monde, il étoit grandement sçavant, parloit extrêmement bien et écrivoit encore mieux, et ce n’étoit point sur un seul sujet, mais sur tous. Il composoit en vers et en prose, et réussissoit à tous les deux. Quand il parloit d’une chose sérieuse, il ne disoit que des merveilles, et, s’il tomboit en des railleries, il eût fait rire un stoïque. L’on en voit assez qui ont quelqu’une de ces perfections, mais où sont ceux qui les ont toutes, et encore en un degré éminent, comme il les avoit ? L’on ne parloit plus que de lui à Rome : il n’y avoit plus personne qui osât se manifester pour son rival ; et ceux qui sçavoient qu’il avoit tourné ses affections vers Nays l’estimoient heureuse d’avoir acquis un serviteur si accompli. Outre cela, l’on sçavoit qu’il étoit de bon lieu, et qu’il n’avoit pas si peu de bien en France, qu’il ne méritât bien de l’avoir pour femme. Elle le jugeoit assez ; mais elle avoit peur qu’il ne voulût pas épouser une Italienne, et qu’après avoir passé quelque temps à la courtiser il ne s’en retournât en son pays. Elle communiqua cette opinion à Dorini, qui la découvrit à Raymond, et tous deux ensemble ils en vinrent parler à Francion. Voyez-vous, mon frère, lui dit Raymond : il est temps de conclure et de ne plus tant faire le passionné pour Nays. Vous dites que vous l’aimez sur toutes choses : considérez si vous pourrez bien vous résoudre à passer votre vie avec elle. Elle est belle, elle est riche, et qui, plus est, elle vous affectionne ; ne la trompez point davantage ; si vous ne la voulez point épouser, laissez-la, vous l’empêchez de trouver un autre parti. Vous n’aurez rien d’elle que par mariage : elle est trop sage pour se laisser aller. Si vous l’aimez tant, prenez-la pour femme. Mon frère, lui répondit Francion en l’embrassant, si je croyois être digne de ce que vous me proposez, je serois au comble de mes joies. Et là-dessus Dorini intervenant lui promit qu’il y feroit ce qui lui seroit possible, et qu’il croyoit que sa cousine ne le dédaigneroit pas. Il ne manqua pas dès le jour même de lui en parler ; et Francion ensuite de cela alla chez elle, où il lui déclara ouvertement ses volontés : tellement qu’ils se promirent l’un à l’autre de s’aimer éternellement et d’accomplir leur mariage le plus tôt que