Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/456

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devant eux. Le plus apparent de la troupe, qui représentoit l’ambassadeur, fit une profonde révérence à Hortensius, et ceux de sa suite aussi ; puis il lui fit cette harangue, ayant préalablement troussé et retroussé ses deux moustaches l’une après l’autre : Mortuo Ladislao rege nostro, princeps invictissime, ce dit-il d’un ton fort éclatant, Poloni, divino numine afflati, te regem suffragiis suis elegerunt, cum te justitia et prudentia adeo similem defuncto credant, ut ex cineribus illius quasi phœœnix alter videaris surrexisse. Nunc ergo nos tibi sublittimus, ut habenas regni nostri suscipere digneris. Ensuite de ceci, l’ambassadeur fit un long panégyrique à Hortensius, où véritablement il dit de belles conceptions, car il étoit fort sçavant. Entre autres choses, il raconta que ce qui avoit mû principalement les Polonois à élire Hortensius pour leur roi étoit qu’outre la renommée qu’il s’étoit acquise parmi eux par ses écrits, qui voloient de toutes parts, on faisoit courir un bruit que c’étoit de lui que les anciens sages du pays avoient entendu parler dans de certaines prophéties qu’ils avoient faites d’un roi docte qui devoit rendre la Pologne la plus heureuse contrée de la terre. Dès que cet orateur eut fini, Hortensius, le saluant par un signe de la tête qui montroit sa gravité, lui répondit ainsi : Per me redibit aurea ætas : sit mihi populus bonus, bonus ero rex. Il ne voulut rien dire davantage alors, croyant qu’il ne falloit pas que les princes eussent tant de langage, vu qu’un de leurs mots en vaut cinq cents. Les Polonois lui firent des révérences bien basses, et s’en allèrent après, avec des gestes étranges, comme s’ils eussent été ravis d’admiration. L’un disoit : 0 rex Chrysostome, qualis Pactolus ex ore tuo emanat ! Et l’autre s’en alloit criant : 0 alter Amphion ! quot urbes sonus tuæ vocis æœdificaturus est ! Ainsi ils sortirent, le comblant de louanges et de bénédictions, comme la future gloire de la Pologne ; et Francion les reconduisit avec un plaisir extrême de les voir naïvement faire leur personnage. Quand il fut de retour, voilà du Buisson qui, sortant d’une rêverie où il avoit feint d’être, se va jeter à genoux devant Hortensius, et lui dit d’une voix animée : Ah ! grand prince, ayez soin de votre fidèle serviteur, maintenant que vous avez mis un clou à la roue de Fortune, faites que je sois votre créature, et me donnez quelque charge où je puisse vivre honorablement. Alors