Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/459

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il y avoit longtemps qu’il étoit allé se mettre au lit, étant las d’attendre après un tel maître.

Le lendemain au matin, Audebert, s’étant réveillé, s’habilla et appela ce valet, pour aider Hortensius à se vêtir (car il ne le falloit plus traiter qu’avec respect), et il voulut avoir l’honneur de lui donner sa chemise blanche. En lui ôtant la sale, il lui vint au nez une si mauvaise odeur, qu’il ne se put tenir de dire : Hélas ! comme vous sentez ! Comment ! je sens ? reprit Hortensius ; ne considères-tu pas que je commence à paroître roi en toutes choses ? Ne vois-tu pas que je sens déjà l’Alexandre ? Mais, si vos aisselles sentent l’Alexandre, répliqua Audebert, j’ai peur que vos pieds ne sentent aussi le Darius, qui, avant que d’être roi, avoit été messager. Tu fais le gausseur, dit Hortensius, mais je prends tout en bonne part : je sçais que les rois ont toujours près d’eux des hommes qui parlent librement pour les divertir ; autrement ils n’auroient point de plaisir en ce monde. Comme il achevoit ces mots, voilà Raymond, Francion, du Buisson et Dorini qui le viennent saluer, et lui demandent comment il a passé la nuit. Il leur dit qu’il en avoit passé une bonne partie à lire le livre de sainte Brigide, et leur montra les prophéties qu’il avoit expliquées à son avantage, à quoi ils connurent qu’il étoit plus d’à moitié fol et que leur artifice auroit de très-beaux succès. Lui, qui avoit lu les romans, ne trouvoit point étrange que d’un misérable écrivain il fût devenu roi, vu qu’il avoit souvent écrit des aventures pareilles, où il ne trouvoit pas tant de vraisemblance qu’en la sienne, et qu’il étoit si accoutumé à ces choses-là qu’il n’y voyoit rien d’extraordinaire.

Comme Francion l’entretenoit sérieusement sur les prophéties, du Buisson les vint interrompre, et dit à Hortensius : Or çà, apprenez-moi une chose, monsieur, monseigneur ou Sire : je ne sçais encore comment je vous dois appeler. Lorsque j’aurai la couronne sur la tête, dit Hortensius, il sera bon de m’appeler Sire ; pour cette heure, je me contenterai du titre de monseigneur. Pardonnez-nous, dit Raymond, si nous vous désobéissons en ceci quand vous nous le commanderiez : il n’y a point de doute qu’il vous faut appeler Sire, car il y a longtemps que vous êtes roi de mérite, encore que vous ne le fussiez pas de condition. Faites-en donc ce que vous vou-