Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/473

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voyoit Audebert qui alloit boire, il lui dit : Gardez-vous bien de mettre du bon vin dedans un mauvais tonneau. Eh ! pensez-vous, répondit Audebert, que je veuille verser ce vin dans votre estomac ? Hortensius, se trouvant pris de la sorte, changea de propos, et, voyant deux perdreaux dans un plat, il dit à Audebert qu’il y en avoit trois, et essaya de le lui persuader en comptant ainsi par plusieurs fois, un et deux font trois. Audebert, pour terminer cette dispute de sophiste, donne un des perdreaux à du Buisson et prend l’autre, et dit à Hortensius : C’est pour vous le troisième, prenez-le. Se voyant ainsi moqué, il voulut avoir sa revanche et montrer son subtil esprit. Il y avoit quatre pigeonneaux dans un autre plat tout devant lui, par lesquels il s’imagina qu’il feroit bien valoir sa première façon de compter. Il en présenta un à deux gentilshommes qui s’étoient moqués de lui, en disant un et deux font trois, et puis un autre à Audebert et à du Buisson en disant la même chose, et puis il mit les deux autres sur son assiette, disant encore un et deux font trois. Ce trait fut si bon que ceux mêmes qui avoient été trompés le louèrent. Tout le monde ne l’avoit pas pu remarquer, parce que la table étoit longue, mais l’on le publia bientôt ; et Francion, trouvant cela fort agréable, dit qu’il se souvenoit qu’Hortensius avoit fait un jour un partage aussi plaisant. Comme j’étois au collége sous lui, poursuivit-il, un gentilhomme de mes parens arriva à Paris avec son train, lequel nous pria de souper chez lui : entre autres choses il y avoit un faisan sur la table. M. le pédagogue fut prié de le partir[1] : il donna la tête au maître, disant qu’elle lui appartenoit comme au chef de la maison ; il donna le col à la femme, parce qu’elle étoit jointe au chef comme lui ; aux deux filles il donna les pieds, à cause, disoit-il, qu’elles aimoient la danse ; et aux fils et à moi il nous donna les ailes, nous faisant accroire que c’étoit notre vraie part, parce qu’étant jeunes gentilshommes nous devions aimer la chasse et le vol de l’oiseau ; et pour lui il retint le corps, disant qu’il le devoit avoir comme représentant le corps de l’Université de Paris.

Ensuite de ce conte, on entra insensiblement sur d’autres discours, où Francion le fit paroître d’une si bonne humeur

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