Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/474

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que tous les Italiens qui étoient là l’eurent en aussi bonne estime que les François. Quant à Hortensius, il voulut aussi faire paroître ce qu’il sçavoit, et, comme quelques musiciens, que l’on avoit fait venir, eurent chanté, il se mit sur les louanges de la musique, et assura que les passions et les actions humaines en représentoient les parties. L’humilité chante la basse, disoit-il, et l’ambition chante le dessus ; la colère fait la taille, et la vengeance la contre-taille ; la modestie tient le tacet ; la prudence bat la mesure et conduit le concert ; la nature va le plain-chant ; l’artifice fredonne ; la douleur fait les soupirs, et la dissimulation les feintes et les dièses. Et, pour les instrumens de musique, l’avarice joue de la harpe ; la prodigalité joue du cornet, mais ce n’est pas du cornet à bouquin, c’est du cornet à jeter les dés ; l’amour joue de la viole, parce qu’il fait violer les filles ; la trahison joue de la trompe, car elle trompe tout le monde ; et la justice joue du hautbois, parce qu’elle fait élever des potences pour y attacher les coupables.

Ces nouvelles applications donnèrent bien du plaisir à toute la compagnie, et l’on pria ce docteur d’expliquer plus particulièrement tout ce qu’il avoit dit de ce rapport des passions à la musique, ce qu’il fit fort librement, croyant que tout le monde l’admiroit. Après cela, voyant que Raymond se mêloit quelquefois de chanter, il lui donna force louanges, et lui dit qu’il se sentiroit bien heureux s’il le pouvoit toujours écouter. Vous êtes trop complimentaire, répondit Raymond. Faut-il, quand je vois un homme accompli, m’en taire ? répondit Hortensius. Vous équivoquez bien, reprit Raymond ; mais je m’en vais le faire aussi bien que vous en changeant seulement de mot : je veux donc que vous sçachiez qu’un complimenteur n’est qu’un accompli menteur. Pour plaire à Hortensius, on fit semblant de trouver qu’il avoit bien mieux dit que Raymond.

Lorsque chacun fut retiré, et que pour lui il fut aussi en la maison de nos braves gentilshommes françois, Francion lui demanda ce qu’il lui sembloit de Nays, et s’il ne l’estimoit pas heureux d’avoir une si belle maîtresse. Hortensius, qui n’avoit pas assez de prudence pour celer ce qu’il pensoit, lui repondit que les secondes noces n’avoient rien de meilleur que les viandes réchauffées, et qu’au moindre mécontente-