Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/481

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bien mieux procéder plus doucement en ceci ? L’esprit de Francion étoit ainsi dans l’incertitude, et quelquefois il disoit aussi en soi-même qu’il étoit bien difficile de souffrir cet affront, et que, afin que la honte ne lui en demeurât point, il falloit s’efforcer de voir Nays : mais il songeoit aussi que, s’il ne la pouvoit voir malgré tous ses efforts, l’on se moqueroit encore de lui davantage : tellement qu’il s’avisa qu’il valoit mieux user de quelque artifice, et feindre que le message qu’elle lui avoit envoyé faire ne l’offensoit pas beaucoup, comme s’il ne l’eût pas bien compris, et se retirer sans aucun bruit. Après avoir donc assez rêvé, il s’en alla dire à quelques serviteurs qui étoient demeurés là : Il faut que je vous avoue, chers amis, que je témoigne d’avoir bien peu de mémoire : je ne me souvenois pas que Nays m’avoit hier dit qu’elle ne désiroit pas que je la visse aujourd’hui : l’impatience de mon affection en est cause. Ayant dit cela, il s’en retourna brusquement, mais avec une telle fâcherie, qu’à peine la put-il exprimer à Raymond. Il disoit que, d’une façon ou d’autre, il n’y avoit que du mal pour lui en cela, et que, si le mépris que Nays faisoit de lui étoit vrai, il n’y avoit que de la honte pour lui ; que, si c’étoit aussi qu’elle voulût prendre son passe-temps de cette sorte, cela lui étoit aussi fort désavantageux, et qu’il le falloit traiter plus honorablement ; que, si les affaires n’eussent point été si avancées, comme elles étoient, il eût été bien plus aise de remédier à ceci ; mais qu’ils en étoient venus si avant, qu’il ne sçavoit comment il s’en pouvoit dégager avec honneur. Raymond lui remontra qu’il ne se falloit point troubler l’esprit de tant d’inquiétudes, sans avoir sçu au vrai ce que vouloit dire tout ceci, et qu’il devoit avoir recours à Dorini ou à quelque autre parent de Nays. Francion disoit là-dessus que ce qui le fâchoit davantage étoit de voir que sa fortune se changeoit en un instant, alors qu’il la croyoit être la mieux établie, et qu’il sembloit que chacun se dût plaire désormais à lui jouer des tours de moquerie, ainsi que Bergamin avoit commencé de faire. Raymond, considérant alors cette aventure avec celle qui lui venoit d’arriver, s’alla imaginer que cela pouvoit bien avoir quelque chose de commun ; c’est pourquoi il le pria de lui dire franchement par quel moyen c’étoit que Bergamin étoit entré en familiarité avec lui, pour sçavoir quelque chose de