Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/488

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plus que faire des biens de fortune. Je pris la hardiesse de lui demander si c’étoit celle que j’avois vue sortir. Elle me répondit que oui ; et, comme je disois qu’il y avoit des hommes qui s’estimeroient très-heureux d’avoir une telle femme, elle me repartit qu’elles venoient d’une très-illustre maison, mais que leurs moyens n’étoient pas assez grands pour marier Émilie selon leur courage[1], et que la plus sûre voie qu’elle pouvoit prendre étoit celle qu’elle avoit choisie. Nous eûmes encore d’autres discours sur le même sujet, et je pris congé après, croyant que ma visite avoit été assez longue. Je ne feignis plus, au sortir de là, de parler d’Émilie à mon conducteur ; je lui demandai si c’étoit à bon escient qu’elle se voulût mettre dans un cloître ; il me dit que cela étoit vrai, et qu’il ne tenoit qu’à l’argent qu’il falloit donner, mais que Lucinde espéroit d’en trouver assez dans la bourse des personnes charitables. Pour moi, lui dis-je, je ne leur voudrois rien refuser, mais je serois plus aise que cet argent servît à marier Émilie qu’à la retirer du monde. Il se sourit de ce discours, et nous parlâmes après de sa beauté et de son mérite. Je confessai que, l’ayant vue, j’étois d’autant plus incité à faire quelque chose pour sa mère, et que je tâcherois de leur faire gagner leur procès, afin qu’il y eût de quoi marier Émilie selon sa condition. Si cela étoit, repartit le solliciteur, il ne faut point douter qu’elles ne fussent extrêmement riches ; mais, en attendant, elles ont beaucoup de peine dans des poursuites si malaisées.

Je le quittai après cela, et je fis tout ce que je pus pour me conserver la bienveillance de ceux que je croyois capables d’assister ces dames, les allant visiter tour à tour. À deux jours de là, je retournai chez Lucinde pour lui nommer ceux que j’avois vus, auxquels j’avois même proposé quelque chose de son affaire. Elle me remercia très-dignement, et me dit qu’elle m’en demeureroit obligée tous les jours de sa vie. Nous étions seuls alors dans sa salle ; mais voilà Émilie qui arrive : elle fut un peu honteuse de me trouver, et faisoit mine de s’en vouloir retourner ; mais sa mère lui fit signe qu’elle demeurât, ce qui étoit en vérité une très-agréable récompense pour toutes mes peines. Je parlai à elle avec la

  1. Courage était quelquefois employé dans le sens d’orgueil.