Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/493

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pourquoi je n’allois plus tant chez Lucinde ; mais je lui ai répondu froidement que je craignois de l’importuner. Je pense qu’il a bien vu que j’étois tout changé, puisqu’il ne m’en a point parlé depuis ; aussi j’ai évité sa rencontre autant qu’il m’a été possible, et je n’avois point ouï parler d’Émilie il y avoit longtemps que ce que le seigneur Bergamin m’en dit hier. Je fis le froid, comme vous vîtes : car qu’étoit-il besoin de lui aller accorder ce qu’il disoit ? Il suffit que je vous aie dit ce qui en est, sans augmentation ni diminution, et vous pouvez connoître si Émilie a droit de désirer quelque chose de moi.

Lorsque Francion eut ainsi fini son discours, Raymond lui dit que, de vérité, s’il n’y avoit rien autre chose, Émilie ne le pouvoit contraindre à rien ; mais que pourtant cela lui feroit de la peine, parce que l’on se devoit bien garder d’une fille forcenée comme elle étoit, puisqu’elle en étoit venue là que de découvrir ses plus secrètes affaires, qui étoient même sçues de Bergamin, qui en pourroit faire des bouffonneries partout. Je ne crois pas qu’il le fasse, dit Francion, pour l’intérêt de Lucinde et d’Émilie, qu’il peut connoître maintenant par le moyen de Salviati : je pense qu’elles lui ont donné cette commission de venir vers moi, à cause qu’il est bien plus entrant et plus accord que son ami. Mais, quoi qu’il en soit, ils n’ont point de sujet de se moquer de moi ni les uns ni les autres ; j’ai joui de l’entretien d’Émilie et de quelque chose qui vaut encore mieux : cela n’est-il pas capable de récompenser toutes les peines que j’ai prises pour elle, vu que même d’abord je ne souhaitois que sa seule vue et l’estimois à l’égal de ce qu’il y a de plus cher au monde. L’on peut dire que cela m’a coûté quelque chose, mais c’est si peu que cela n’est pas considérable. Salviati, voyant une fois que j’allois acheter du satin de Gênes pour me faire un habit complet, me dit qu’il en vouloit aussi acheter pour lui faire un pourpoint qu’il vouloit mettre avec des chausses de drap d’Espagne. Il prit de la même pièce, et il me laissa payer le sien avec le mien. Il sollicitoit ainsi quelquefois ma libéralité, et son camarade ne s’oublioit pas à chercher de pareilles inventions ; mais, quand ils n’eussent rien fait pour moi, je ne leur eusse pas refusé cela : à quoi nous servent les biens que pour les dépenser honorable-