Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/500

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chemin, ou pour quelque autre occasion, ils le firent entrer en la maison d’un officier de justice, qui avoit de l’égard dessus eux. Ils mirent aussitôt l’argent de Francion sur la table, et, ayant considéré tous ses quadrubles, ils dirent qu’assurément ils étoient faux et que c’étoit de ceux que l’on disoit qu’il avoit forgés. Le juge, les ayant assez considérés, dit qu’ils avoient fort mauvaise mine ; mais que ce n’étoit pas assez, qu’il falloit avoir un orfèvre pour les voir et les toucher. L’on en alla querir un aussitôt, qui dit qu’il n’étoit point besoin d’épreuve, et que ces pièces ne valoient rien manifestement. Toutefois, afin d’observer les formes, l’on lui fit user des épreuves de son art, et même il coupa en deux l’un de ces quadrubles[1], qui ne se trouva que fort peu couvert d’or, n’ayant que du cuivre au dedans, et quelque autre métal sophistiqué. Francion fut bien aise de voir que l’on ne l’accusoit que d’une chose de laquelle il sçavoit fort bien qu’il étoit entièrement innocent ; car il craignoit d’abord que ce ne fût Émilie qui le fît arrêter, comme prétendant qu’il lui avoit promis le mariage et qu’il avoit eu une libre fréquentation avec elle ; car, encore que la chose n’eût pas été si avant qu’elle pouvoit aller, elle pouvoit l’avoir fait croire aux magistrats, et leur avoir donné assez de commisération pour le faire prendre prisonnier. Or l’on ne lui parloit point de cela, et, pour ce qui étoit des pièces fausses que l’on avoit trouvées entre ses mains, il dit qu’il n’étoit pas besoin de tant de discours et de tant d’épreuves, qu’à les voir lui-même il jugeoit bien qu’elles ne valoient rien, mais qu’elles n’étoient pas à lui, et qu’il ne sçavoit par quel moyen elles étoient venues dans sa pochette, si ce n’étoit qu’un maraud les y eût mises il n’y avoit pas une demi-heure, l’ayant poussé dedans l’église. Oh ! quelle excuse, disoient les sbires, l’on a bien vu des hommes mettre ainsi de l’argent dans la pochette d’autrui ! Qu’ainsi ne soit, dit Francion, vous voyez que tout mon argent n’est pas faux et qu’il y en a qui est de très-bon aloi. Il le faut bien ainsi, repartit un de la troupe, le bon sert à faire passer le mauvais ; et puis ce que vous avez de bon, c’est de la monnoie que vous avez eue pour vos

  1. Monnaie d’or qui valait deux louis. Le louis ne valait alors qu’environ douze livres.