Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/501

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mauvaises pièces de quelque marchand que vous avez affronté.

Alors un homme, qui faisoit le dénonciateur, s’avança et dit au juge : Il faut que vous sçachiez que cet homme, ayant forgé quantité de fausses pièces, les donne à plusieurs personnes attitrées, qui les débitent, et sans cesse ils achètent quelque chose dans la ville, afin d’en avoir de la monnoie. L’on m’a dit même qu’il s’est associé avec quelques personnes qui prêtent de l’argent et qui se mêlent de la banque, afin de faire courir plus vitement cette trompeuse marchandise. Francion prit alors la parole, et dit à cet homme qu’il étoit un méchant et un imposteur ; et qu’il ne pouvoit prouver aucune chose de ce qu’il disoit ; mais il répliqua que, quand il en seroit temps, il montreroit la vérité de son accusation. Ce n’est pas d’aujourd’hui, ajouta-t-il, que cet homme se mêle de tromper tous les autres : il faut que je vous raconte une de ses fourbes, qui est la plus insigne du monde. Il étoit, il y a quelque temps, en la ville de Gênes, où il faisoit le gentilhomme et le marchand tout ensemble, se mêlant encore de plusieurs autres métiers. Étant là, il feignit d’avoir reçu quantité d’argent de ceux qui lui en devoient ; et il envoya emprunter plus d’une vingtaine de trébuchets les uns après les autres de divers marchands, et à tous il rogna une certaine quantité du poids des pistoles[1] alors il ajusta à ce poids beaucoup de bonnes pistoles qu’il avoit amassées, les rognant toutes autant comme il falloit pour venir à cela. Il n’avoit guère retenu chez lui les trébuchets, de sorte que l’on ne s’étoit douté de rien. Quelque temps après, il s’en alla acheter chez les mêmes marchands beaucoup de marchandise qu’il paya avec ses pistoles rognées, lesquelles étant pesées furent néanmoins trouvées égales au poids des trébuchets, de sorte que chacun étoit bien content. L’on le laissa partir sans lui rien dire, et il s’en alla revendre ses étoffes ailleurs, ayant de surcroît tout l’or qu’il avoit rogné de ses pistoles, dont il fit fort bien son profit, le mettant en lingot pour vendre, et en gardant une partie pour mêler

  1. La pistole était une monnaie d’or qui venait d’Espagne et de certaines parties de l’Italie ; sa valeur était la même que celle du louis.