Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/59

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de plus notables rigueurs dessus moi. Dieu sçait combien de fois elle m’a fait souper par cœur, les jours qu’elle étoit de festin chez ses compagnes, et combien de horions elle m’a baillés, principalement quand je ne lui agençois pas bien quelque chose : lorsqu’elle s’habilloit, elle tenoit toujours une épingle dans sa main, dont elle me piquoit le bras quand je n’y songeois point. Une fois, la servante de cuisine ne se trouva pas sur le dîner à la maison : c’étoit un vendredi ; il fallut que je fisse une omelette. Parce que j’y mis un mauvais œuf et qu’il tomba de la suie dedans, madame prit tout et m’en fit un masque, me le plaquant au visage. Si je n’avois pas bien fait ma besogne, quand il venoit quelqu’une de ses voisines la visiter, tout leur entretien étoit la-dessus. Ma servante fait ceci, elle fait cela, par-ci par-là ; c’est une diablesse presque entière, il ne lui faut plus que des cornes. La mienne l’outrepasse en mauvaiseté, disoit l’autre, je vous veux conter de ses tours. Sur cela, elle commençoit à en enfiler de toutes sortes : qu’au lieu qu’un muid de vin avoit accoutumé de durer trois mois, il n’en duroit plus que deux depuis qu’elle lui avoit baillé la clef de la cave ; qu’elle avoit bien reconnu qu’elle buvoit dans le pot quand elle en alloit tirer, et que, pour en être certaine, elle avoit frotté d’encre les bords du couvercle de la chopine, si bien qu’elle étoit revenue avec un croissant noir à son front ; que, si elle l’envoyoit en message, elle y mettoit une journée, et qu’elle n’étoit jamais lasse de deviser, spécialement avec des galefretiers[1], qui lui faisoient l’amour. Ainsi se passoit toute leur belle conversation.

Mais je vous assure que, quand je pouvois rencontrer la servante dont la maîtresse avoit tant dit de mal, je savois bien trouver ma langue et ma mémoire pour lui redire tout de point en point. C’étoit alors que nous nous entredisions nos infortunes et que nous savions bien dire autant de choses de ces madames qu’elles en avoient dit de nous : c’est un souverain plaisir que de médire, lorsque l’on est offensé ; aussi ne nous y épargnions-nous pas.

Il faut que je vous conte comment et pourquoi je sortis d’avec cette maîtresse : elle étoit fort somptueuse en habil-

  1. Vauriens. Du mot espagnol gallofero qui signifie mendiant.