Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/7

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Berger extravagant, l’Ophize de Chrysanthe, l’Histoire de France et une Philosophie universelle. Il a encore plus de vingt volumes à faire, et voudroit bien que cela fût fait avant que de mourir, mais il ne peut venir à bout des imprimeurs. Il est fort délicat, et je l’ai souvent vu malade. Néanmoins il vit commodément, parce qu’il est fort sobre. Il est homme de fort bon sens et taciturne, point bigot ni Mazarin. » Point bigot ni Mazarin… Gui Patin ne peut se lasser de le répéter.

Après le portrait, la caricature. Furetière a donné à Charles Sorel le pseudonyme plus que transparent de Charroselles. «… Ce nez, dit-il, qu’on pouvoit à bon droit appeler son éminence, et qui étoit toujours vêtu de rouge, avoit été fait en apparence pour un colosse ; néanmoins il avoit été donné à un homme de taille assez courte. Ce n’est pas que la nature eût rien fait perdre à ce petit homme, car ce qu’elle lui avoit ôté en hauteur, elle le lui avoit rendu en grosseur ; de sorte qu’on lui trouvoit assez de chair, mais assez mal pétrie. Sa chevelure étoit la plus désagréable du monde, et c’est sans doute de lui qu’un peintre poétique, pour ébaucher le portrait de sa tête, avoit dit :


On y voit de piquans cheveux
Devenus gras, forts et nerveux,
Hérisser sa tête pointue,
Qui tous mêlés s’entr’accordants,
Font qu’un peigne en vain s’évertue
D’y mordre avec ses grosses dents.


« Aussi ne se peignoit-il jamais qu’avec ses doigts, et dans toutes les compagnies c’étoit sa contenance ordinaire. Sa peau étoit grenue comme celle des maroquins, et sa couleur brune étoit réchauffée par de rouges bourgeons qui la perçoient en assez bon nombre. En général, il avoit une vraie mine de satyre. La fente de sa bouche étoit copieuse et ses dents fort aiguës, belles dispositions pour mordre. Il l’accompagnoit d’ordinaire d’un ris badin dont je ne sçais point la cause, si ce n’est qu’il vouloit montrer les dents à tout le monde. Ses yeux, gros et bouffis, avoient quelque chose de plus que d’être à fleur de tête. Il y en a qui ont cru que, comme on se met sur des balcons en saillie hors des fenêtres pour découvrir de plus loin, aussi la nature lui avoit mis des yeux en dehors, pour découvrir ce qui se faisoit de mal chez ses voisins. Jamais il n’y eut un homme plus médisant ni plus envieux ; il ne trouvoit rien de bien fait à sa fantaisie. S’il eût été du conseil de la création, nous n’aurions rien vu de tout ce que nous voyons à présent. C’étoit le plus grand réformateur en pis qui ait jamais été, et il corrigeoit toutes les choses bonnes pour les mettre mal. Il n’a point vu d’assemblée de gens illustres qu’il n’ait tâché de la décrier ; encore, pour mieux cacher son venin, il faisoit sem-