Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/88

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voyant mirer, je me souviens qu’il a pris ce miroir-là, et qu’il y a contemplé son… vous m’entendez bien ; il n’est pas besoin que je m’explique.

Ayant dit cela, elle se mit à rire plus fort que devant, et Laurette fit alors un trait nonpareil, pour témoigner une excessive pudeur à Valderan, qui écoutoît tout, et pour réparer l’indiscrétion de la servante ; car, comme si elle eût été grandement en colère, elle prit un certain fer, et en cassa la glace du miroir, disant qu’elle ne vouloit jamais voir son visage en un lieu où on avoit vu une si vilaine chose. Valderan lui dit avec un souris modéré qu’elle étoit d’une humeur trop colérique, et qu’il n’étoit rien demeuré dans le verre de l’objet que lui avoit présenté Chastel ; néanmoins je sçais bien qu’il loua en soi-même cette action, et qu’il fut bien aise d’avoir une si sage maîtresse, comme paroissoit Laurette en tous ses discours. Cela fut mêmement cause qu’il ne la requit plus avec tant de licence d’alléger son tourment, et qu’il s’imagina qu’il ne pourroit rien avoir d’elle s’il ne l’épousoit ; néanmoins, parce qu’il n’avoit guère envie de se lier déjà d’une si fâcheuse chaîne, il se proposa de tenter encore la fortune, et de tâcher de gagner sa maîtresse par les preuves d’une extrême passion.

Chastel avoit tant dérobé le roi pour nous enrichir, que nous eussions été les plus ingrates du monde, si nous n’eussions reconnu sa bonne volonté : aussi lui promîmes-nous de le faire parvenir au but où il visoit, et Laurette, à qui la coquille démangeoit beaucoup, s’y accorda facilement.

La nuit que son gentil pucelage étoit aux abois de la mort, Valderan amena un musicien de ses amis devant nos fenêtres, et lui fit chanter un air qui, avec le son d’un luth, empêcha que je n’allasse prendre mon repos, tant j’ai d’affection pour l’harmonie. Je descendis en une salle basse avec ma servante, pour écouter ; et, voyez la vanité de notre amoureux, afin que l’on sçût que c’étoit lui qui donnoit ou qui faisoit donner cette sérénade, il se fit appeler tout haut par quelqu’un qui étoit là. Mais, d’autant que je savois bien que ce n’étoit pas lui qui chantoit, et qu’il m’étoit avis que ce n’étoit pas assez de ne donner que des paroles et de la musique à sa dame, je dis à ma servante qu’elle lui en touchât quelques mots. La chanson étant achevée, elle ouvrit une fenêtre