Page:Sorel - La Vraie histoire comique de Francion.djvu/89

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basse, et, lui, croyant que ce fût Laurette, s’approcha incontinent ; mais, comme il vit que ce ne l’étoit pas, il demanda à ma servante où elle étoit. Et croyez-vous, lui dit-elle, qu’elle soit si sotte que de se réveiller pour vous entendre racler deux ou trois méchans boyaux de chat ? à quoi sert toute votre viande creuse ? Vous avez beau jouer de la mandragore ou de la guiterne, de la lenterne, du cristre, et de l’épine-vinette[1], Laurette n’en fait guère de compte. Vous pensez qu’ainsi que vous passez la nuit à songer à elle, elle la passe à songer à vous ? ôtez cela de votre fantaisie ; maintenant elle dort dans son lit à jambe étendue. Si vous aimez sa santé, ne faites pas jouer davantage, craignant de la retirer du sommeil : aussi bien n’est-ce pas un grand présent que vous lui faites. Tu es une moqueuse, dit Valderan, je ne lui puis rien bailler de plus sortable à sa qualité que de la musique ; car ne sçais-tu pas bien que c’est tout ce qu’on donne aux plus grandes divinités pour les convier à nous aimer et pour les remercier de nous avoir secouru ? Vous nous la baillez belle, dit ma servante ; vous prenez donc Laurette pour une déité ? Voulez-vous voir ce qui est dans sa chaise percée, et si vous aurez bien le courage d’en manger ; ce n’est point du nectar ni du maître ambroise. La fin de votre air a été que votre soleil commençoit à paroître à la fenêtre de son palais, et c’étoit moi sans doute que vous preniez pour elle ; voilà pourquoi je conjecture que je jette des rayons aussi flamboyans que les siens, ou peu s’en faut. La nuit est tantôt passée, allez-vous-en avec votre luth, monsieur le luthérien, je vous le conseille. Ce ne seroit plus une sérénade que vous bailleriez, et vous feriez l’amour indiscrètement, le faisant en plein jour. Si ma maîtresse étoit aussi mauvaise que toi, dit Valderan, je serois réduit à une extrémité : je pense qu’elle aura meilleure opinion de ma musique. Vous êtes bien de votre pays, répondit ma servante, de penser que, quand elle auroit entendu votre chanson, elle vous aimât davantage. Non, non, si elle lui a plu, elle aime-

  1. La drôlesse malmène les mots comme elle malmène le galant : mandragore est mis pour mandore, petit luth ; guiterne (ceci se devine aisément) pour guitare ; cristre pour cistre, encore une espèce de luth ; enfin épine-vinette pour épinette.