Page:Sorel - Réflexions sur la violence.djvu/239

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passe ainsi de la jalousie à la vengeance, et on sait que la vengeance est un sentiment d’une puissance extraordinaire, surtout chez les êtres faibles. L’histoire des cités grecques et des républiques italiennes du moyen âge est pleine de lois fiscales qui étaient fort oppressives pour les riches et qui n’ont pas médiocrement contribué à la ruine de ces gouvernements. Au xve siècle, Aenéas Sylvius (le futur pape Pie II) notait avec étonnement l’extraordinaire prospérité des villes commerçantes d’Allemagne et la grande liberté dont y jouissaient les bourgeois, qui en Italie, étaient persécutés[1]. Si on regardait de près la politique sociale contemporaine, on trouverait qu’elle est, elle aussi, empreinte des idées de jalousie et de vengeance ; beaucoup de réglementations ont plutôt pour but de donner des moyens d’embêter les patrons que d’améliorer la situation des ouvriers ; quand les cléricaux sont les plus faibles dans un pays, ils ne manquent jamais de recommander des mesures de sévère réglementation pour se venger de patrons francs-maçons[2].

Les chefs trouvent des avantages de toute sorte dans ces procédés ; ils font peur aux riches et les exploitent à leur profit personnel ; ils crient plus fort que personne contre les privilèges de la fortune et savent se donner

  1. Janssen, L’Allemagne et la Réforme, trad. franc., tome I, p. 361.
  2. L’application des lois sociales donne lieu, en France du moins, à de très singulières inégalités de traitement ; les poursuites judiciaires dépendent de conditions politiques ou financières. On se rappelle l’aventure de ce grand couturier qui fut décoré par Millerand, et contre lequel avaient été dressés tant de procès-verbaux.