Page:Stendhal - Romans et Nouvelles, I, 1928, éd. Martineau.djvu/321

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dormait, un maudit Croate voulut s’en aller sans payer. M. Perrin, le voyant seul, lui sauta dessus, l’accabla de coups et le mit tout en sang. « Tu es fou, monsieur Perrin, lui disais-je ; cet homme a bu pour six francs, c’est vrai ; mais, s’il a la force de crier, nous allons avoir du tapage. » M. Perrin avait jeté le Croate commemort à la porte de notre boutique, mais il n’était qu’étourdi ; il se mit à crier ; les soldats des bivacs voisins l’entendirent ; ils vinrent à lui, et, le trouvant couvert de sang, enfoncèrent notre porte ; M. Perrin, qui voulut se défendre, reçut huit coups de sabre.

Je dis aux soldats : « Ce n’est pas moi qui suis coupable, c’est lui ; menez-moi devant le colonel du régiment de Croates. — Nous n’irons pas réveiller pour toi le colonel, » dit un des soldats. J’avais beau les intercéder, notre malheureuse boutique fut bientôt assaillie par trois ou quatre mille soldats. Les officiers, qui étaient en dehors de cette foule, ne pouvaient pénétrer pour interposer leur autorité. Je croyais M. Perrin mort ; moi, j’étais en pitoyable état. Enfin, monsieur, on nous pilla pour plus de douze mille francs de vin ou d’eau-de-vie.

À la pointe du jour, je parvins à m’échapper ; mon colonel me donna quatre