Page:Stendhal - Romans et Nouvelles, I, 1928, éd. Martineau.djvu/330

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tous les dimanches, nous allions faire des promenades hors de la ville.

Un juif de ma connaissance vint un jour me voir et m’engagea à prendre ma voiture et à l’accompagner à deux lieues de Lyon. Là, il me dit tout à coup : « Philippe, vous avez une femme et un fils ; ils sont malheureux… » Puis, il me donna une lettre de ma femme et disparut. Je revins seul à Lyon.

Ces deux lieues me semblaient éternelles. La lettre de ma femme était remplie de reproches qui me touchaient beaucoup moins que l’idée de mon fils que j’abandonnais ! Je voyais, par la lettre de ma femme, que les affaires de mon commerce à Zara allaient assez bien… Mais mon fils abandonné par moi !… Cette idée me tuait.

Je ne pus parler ce soir-là ; Catherine le remarqua. Mais elle avait le cœur si bon et si délicat… Il se passa trois semaines sans qu’elle me demandât la cause de mon chagrin ; je la lui dis, d’abord, quandelle m’interrogea : « J’ai un fils. — J’avais deviné. Partons, me dit-elle ; je serai ta servante à Zara. — Impossible : ma femme sait tout ; vois sa lettre. »

Catherine rougit beaucoup des injures que ma femme lui adressait, du ton de mépris avec lequel, sans la connaître,