Page:Stevenson - Saint-Yves.djvu/12

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sence, jusqu’à l’instant où, enfin, elle repartit avec ses amis. Si étroitement que je l’eusse observée, je ne pouvais pas dire que ses yeux se fussent, une seule fois, arrêtés sur moi ; et mon cœur en était inondé d’amertume. J’essayais d’effacer de moi son image détestée ; je sentais que jamais plus je n’existerais pour elle ; je riais de la folle illusion que j’avais eue d’avoir de quoi lui plaire. La nuit, quand je m’étendis sur mon lit, je ne pus m’endormir ; je me tournais et me retournais, dépréciant ses charmes, déplorant et maudissant son insensibilité. Quelle grossière créature elle était ! et quel sexe grossier ! Un homme aurait beau ressembler à Apollon, c’était assez qu’il fût vêtu de jaune mi-partie pour que pas une femme ne s’avisât de ses mérites ! J’étais un prisonnier, un esclave, un être méprisé et méprisable, un objet de moquerie, pour elle aussi bien que pour le reste de ses compatriotes ! Soit, du moins je saurais profiter de la leçon ! Aucune autre orgueilleuse fille de la race ennemie n’aurait désormais le droit de pouvoir imaginer que je l’eusse regardée avec admiration ! En un mot, vous ne sauriez concevoir un homme d’humeur plus résolue et plus indépendante que je le fus, durant toute cette nuit. Avant de m’endormir, à l’aube, j’avais évoqué dans ma pensée toutes les infamies d’Albion, et je les avais toutes débitées au compte de Flora.

Le lendemain, comme j’étais assis de nouveau près du canon, j’eus soudain conscience que quelqu’un était debout devant moi ; et, en vérité, c’était elle ! Je restai assis, d’abord par confusion, puis par politique ; et elle, debout, elle se penchait un peu vers moi, évidemment par pitié. Elle était douce et timide, et parlait d’une voix infiniment douce. Elle me demandait si j’avais à souffrir de ma captivité, s’il y avait quelque mauvais traitement dont j’eusse à me plaindre.

« Mademoiselle, répondis-je, on ne m’a jamais appris à me plaindre. Je suis un soldat de Napoléon ! »

Elle soupira.