Page:Stevenson - Saint-Yves.djvu/80

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ture colossale. Ainsi accoutrée, elle entra dans la chambre, posa sur la table le bougeoir et le pistolet, regarda autour d’elle avec un silence plus éloquent que toutes les imprécations, puis, d’une voix perçante :

« À qui ai-je le plaisir ? dit-elle, s’adressant à moi avec l’ombre d’un salut.

— Madame, je suis confus, en vérité, balbutiai-je… Je suis sûr… (mais ici je m’aperçus que je n’étais sûr de rien, et m’arrêtai un instant.). J’ai l’honneur, repris-je… (mais pour constater que ce tour-là non plus ne réussirait pas). »

Enfin ; simplement, je me jetai à sa merci :

« Madame, dis-je, je vais être franc avec vous. Vous avez déjà prouvé votre charité et votre compassion pour les prisonniers français. Je suis l’un d’eux, et, bien que mon apparence ait un peu changé, vous pouvez reconnaître en moi le drôle de corps qui plus d’une fois a eu la bonne fortune de vous faire sourire. »

Me dévisageant avec un sang-froid imperturbable, elle émit un grognement qui ne l’engageait à rien. Puis, elle se tourna vers sa nièce :

« Flora, dit-elle, comment se trouve-t-il ici ? »

Les coupables essayèrent de se lancer dans une antienne d’explications, mais qui ne tarda pas à s’achever en un pitoyable silence.

« Il me semble que vous auriez pu tout au moins avertir votre tante ! grommela-t-elle.

— Madame, m’entremis-je, on était sur le point de le faire ! C’est par ma faute qu’on ne l’a pas encore fait. J’ai demandé que l’on respectât votre sommeil ! »

La vieille dame me regarda avec une incrédulité non dissimulée, et à laquelle, je ne pus trouver de meilleure répartie qu’une profonde révérence.

« Les prisonniers français sont fort bien à leur place, dit-elle ; mais je ne vois pas que leur place doive être dans ma salle à manger !

— Madame, répondis-je, j’espère que vous ne vous offenserez point si je vous dis que, sauf le Château d’Édim-