Page:Stirner - L’Unique et sa propriété.djvu/306

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l’autre et l’avantage de la famille sera aussi le mien et inversement. Il est difficile alors de décider si je pense en homme intéressé ou si j’ai en vue le bien commun et peut-être me flattai-je complaisamment de mon désintéressement. Mais il vient un jour où l’alternative me fait trembler, et où je me sens sur le point de jeter le déshonneur sur mon arbre généalogique et d’offenser père, mère, frères, sœurs et alliés. Qu’arrivera-t-il ? On verra alors ce que j’ai au fond du cœur et si ma piété filiale fut jamais plus profonde que mon égoïsme ; et l’homme intéressé ne pourra pas plus longtemps se cacher sous le masque du désintéressement. Un désir naît dans mon âme et croissant d’heure en heure devient une passion. Qui donc alors ira s’imaginer que la plus légère pensée qui s’élève contre la piété filiale, l’esprit de famille, soit déjà une atteinte à cette religion, qui donc, au premier instant, aura absolument conscience de la chose ? La Juliette de Shakespeare en est un exemple. La passion déchaînée ne se laisse plus réfréner et sape l’édifice de la piété filiale. Certes vous allez dire que c’est par obstination que la famille rejette de son sein ces obstinés qui prêtent plus l’oreille à leur passion qu’à leur piété ; les bons protestants ont usé avec succès des mêmes arguments contre les catholiques et même y ont cru. Seulement c’est un prétexte pour se décharger de la faute et rien de plus. Les catholiques tenaient à une union générale des églises et ne repoussaient les hérétiques que parce que ceux-ci n’allaient pas jusqu’à sacrifier leurs convictions à cette union ; les premiers maintenaient solidement cette union parce qu’elle leur était sacrée en tant qu’église catholique, c’est-à-dire générale et une ; les protestants au contraire faisaient passer l’union après leurs convictions.