Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/157

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toujours l’ennemi de tes plus généreux défenseurs ! les laisseras-tu toujours traîner aux gémonies !

— Mon enfant, il ne faut jamais désespérer de l’humanité ; il ne faut jamais flatter le peuple… c’est l’avilir et s’avilir soi-même… Il faut blâmer ses erreurs, mais les excuser… lorsqu’elles sont excusables, — reprit Jean de Witt, s’adressant à Nominoë avec un accent d’affectueux reproche. — Le peuple est persuadé de ma trahison, il doit l’être… Je déplore, je plains son aveuglement plus encore que je ne le condamne ; car il est excusable…

Nominoë, son père et Serdan regardèrent Jean de Witt avec une extrême surprise, et le jeune marin reprit :

— Quoi, monsieur, le peuple est excusable de vous accuser de trahison ?… Ne doit-il pas vous juger par vos actes ?…

— Et si mes actes aujourd’hui semblent se tourner contre moi de la manière la plus accablante, ceci n’explique-t-il pas l’aveuglement du peuple à mon égard ?… — Et Jean de Witt, répondant à un regard interrogatif de Nominoë, ajouta : — Tenez, mon enfant, la leçon est grave et instructive… écoutez-là… en deux mots la voici… Mes amis, mon frère et moi (l’on nous désigne sous le nom du parti français) nous avons, il y a dix ans de cela, en 1062, usé de toute notre influence sur l’assemblée des États pour engager la république dans une étroite alliance avec la France, selon nous notre alliée naturelle, ainsi que l’Espagne et l’Angleterre sont, sinon nos ennemies, du moins nos rivales naturelles ; le traité d’alliance a été signé. Louis XIV était très-jeune alors, et s’il montrait certains défauts de la jeunesse, je devais le croire aussi doué des qualités qu’elle comporte : la droiture, la générosité, la foi du serment ! Ce roi s’était engagé, en cas de guerre, à assister la république contre l’Angleterre et à respecter le territoire des Flandres espagnoles, d’après l’acte de renonciation inséré au traité des Pyrénées… Qu’arrive-t-il ? La prospérité croissante de notre commerce, qui s’étend d’un bout à l’autre du monde, notre prépondérance maritime, nos richesses,