Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/159

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s’allier avec Louis XIV, nous offrant comme garants de la bonne foi et des promesses de ce prince, la république nous a crus, l’alliance a été conclue… Et aujourd’hui, nous n’avons pas de plus mortel ennemi que Louis XIV. Dites, mon enfant, le peuple est-il ou non excusable de m’accuser de trahison, ou du moins d’une erreur dont les conséquences sont terribles pour le pays ?…

Nominoë baissa tristement la tête et ne répondit rien.

— Mais, de mon erreur apparente, quelle a été la cause ? — reprit Jean de Witt. — Pourquoi ai-je été trompé ? Parce qu’en politique, j’ai cru, et crois encore, qu’un traité ne se pouvait impunément violer, parce qu’il était juré à la face de Dieu et des hommes ! parce que j’ai cru et crois encore qu’une guerre infâme, atroce et surtout désastreuse à celui qui la fait, ne pouvait logiquement s’entreprendre, parce qu’elle était infâme, atroce et surtout désastreuse à son fauteur ! J’ai été trompé, parce que j’ai cru et crois encore que l’intérêt de l’Europe était de réfréner l’ambition de Louis XIV et de ne pas laisser égorger notre république ! Enfin, j’ai été trompé, parce que j’ai cru et crois encore que l’intérêt de Louis XIV était de consolider notre alliance avec lui au lieu de la briser violemment, et que la guerre injuste qu’il nous a déclarée, quels que soient ses succès du moment, soulèvera, coalisera tôt ou tard l’Europe entière contre lui, et alors il expiera par d’effroyables revers son parjure, son agression d’aujourd’hui… Aussi, mon enfant, vous le disais-je, il faut ne jamais désespérer, ni de l’humanité, ni de la justice des hommes, ni de la justice de Dieu… Comprenez-vous maintenant pourquoi, plaignant davantage encore que je ne le blâme l’excusable aveuglement du peuple à mon égard… et convaincu de ne pouvoir plus à cette heure servir utilement la république, je remets entre ses mains les hautes fonctions dont elle m’avait honoré ?… Ah ! croyez-moi, quelle que soit la passagère iniquité dont je vous parais être victime, ne me plaignez pas ; ma conscience est pure et paisible, j’ai la conviction d’avoir vécu en honnête homme, en bon citoyen… Dieu, demain,