Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/200

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de voir cette pauvre enfant plongée dans des angoisses, hélas ! peut-être mortelles, à la seule pensée des dangers que je pourrais courir, — reprit vivement Nominoë, espérant profiter de la concession faite à ses prétendus scrupules par son père. — Je suis loin de reprocher ce manque de virilité à Tina. N’est-il pas compensé par ses vertus angéliques ? Mais, avouez-le, mon père, cette sensibilité exquise, extrême, que tout révèle dans sa personne, dans ses sentiments, doit avoir de grands dangers en certaines circonstances ! De grâce, rappelez-vous les suites de cette rixe de mon oncle Tankerù contre des soldats qui voulaient violenter une femme ! Lorsqu’on l’a rapporté blessé, presque mourant à sa forge, Tina s’est montrée pleine de vaillance, tant que ses soins ont été nécessaires à son père… Elle n’a défailli ni devant le sang, ni devant la blessure. Mais, le sang étanché, la blessure pansée, tout péril écarté, la malheureuse enfant a perdu connaissance ; son évanouissement a duré si longtemps qu’on l’a crue morte. Pauvre chère créature, je la vois encore… pâle, inanimée, conservant sur ses lèvres son sourire d’une douceur céleste… — ajouta Nominoë profondément attendri à ce souvenir, malgré le cours de sa pensée secrète. — Hélas ! en la contemplant, mon cœur se brisait…

— Et ton cœur saignera toute ta vie, si aujourd’hui tu délaisses Tina… Le chagrin la tuera ! — reprit Salaün avec l’irrésistible accent de la conviction. — Je te dis qu’elle mourra de chagrin ! tu l’auras tuée !

— Grand Dieu ! — reprit Nominoë, frissonnant et ne pouvant s’empêcher de partager les appréhensions de son père. — Mais non, non… ces craintes…

— Écoute-moi… À l’heure où je te parle, Tina, entourée de ses compagnes, le front paré du ruban des fiançailles, t’attend de minute en minute, les yeux tournés vers la route de Mezléan, le cœur palpitant de joie et le tendre impatience… Crois-tu cela ? le crois-tu ?

— Hélas ! je le crois !