Page:Sue - Les Mystères du peuple, tome 12.djvu/203

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Tankerù, à la fois forgeron et charron, après avoir longtemps habité Vannes avec sa mère et sa fille, était venu depuis peu de temps demeurer avec elles, à une lieue de Mezléan, dans une maison isolée, située au bas d’un carrefour, au point de jonction et à la descente de deux routes, dont l’une formait un peu plus loin la lisière de la forêt de Mezléan. Plusieurs raisons décidèrent Tankerù dans le choix de ce logis solitaire, placé à la proximité de grands bois et au pied de deux côtes. Celles-ci, pratiquées à travers un sol de roche granitique, étaient tellement abruptes, rocailleuses, inégales, qu’en les descendant ou en les gravissant, les chevaux et les bœufs, attelés aux chariots, perdaient presque toujours quelques clous de leur ferrure ; souvent aussi les chariots, rudement cahotés de roc en roc, rompaient leur essieu ou une jante de leurs roues. Le forgeron-charron se trouvait donc là très à point pour réparer à son profit ces avaries. Enfin, sa fille Tina, qu’il chérissait, devant quitter après son mariage la maison paternelle, Tankerù comptait se distraire du chagrin de cette séparation en se livrant, dans la forêt de Mezléan, à la chasse, qu’en vrai Breton il aimait passionnément. Cette passion ne nuisait d’ailleurs en rien à son métier de forgeron ; car il ne pouvait chasser, ou plutôt braconner, que durant la nuit, au clair de la lune, de crainte d’être surpris par les forestiers de la seigneurie. Bravant d’ailleurs la cruauté des édits contre les délits de chasse : — la prison, — le fouet, — les galères, — et enfin la potence, — Tankerù s’adonnait à son goût dominant en parfaite sécurité de conscience, se disant que les bêtes errantes appartiennent au plus adroit tireur, et que l’on accomplit de plus un acte utile en diminuant le nombre des fauves qui, chaque jour, ravagent les champs des paysans, forcés de subir ces dommages, les édits leur défendant, sous peines sévères, de posséder des armes et d’attenter aux plaisirs de leur seigneur, à savoir, d’attenter à la vie sacrée des chevreuils, daims, cerfs ou sangliers, dont regorgent les forêts domaniales.

Ce jour-là, une grande animation régnait dans la demeure de